The Wire Saison 2 épisodes 1&2
THE WIRE – Saison
2 épisode 1 - « Vents et marées » (Ebb Tide)
Dans les articles
consacrés à la série « Sur écoute » (The Wire )
dans la presse, on retrouve souvent le qualificatif bien précis de
« balzacien ». Et il suffit de passer à la seconde
saison pour comprendre le choix de cet adjectif. En effet, comme
Balzac, les auteurs David Simon et Ed Burns ont cette grande ambition
de décrire une ville entière et complexe comme Baltimore avec
intelligence et sans simplisme en axant chaque saison différemment.
Tel l’auteur classique français qui voulait carrément rendre la
« comédie humaine » de son époque dans ses pages,
l’humanité au 19éme siècle à travers plus de 90 romans et
nouvelles. En choisissant à chaque bouquin, un nouvel environnement,
un nouveau monde, connecté, parfois lointainement, aux précédents
déjà posés. Folle entreprise. Dans les deux cas. Mais un boulot
admirable et lumineux lorsqu’il est bien fait. C’est le cas.
Pour changer d’angle
dans ce début de saison, nous suivons toujours McNulty, le flic puni
précédemment, muté à la police maritime de la ville américaine.
Baltimore est une ville portuaire importante. Dans le prégénérique,
les plans d’ensemble de cet aspect de la ville sont justifiés par
l’oeil du personnage qui contemple depuis le bateau de patrouille
ce nouveau point de vue. Et c’est triste, délabré, abandonné,
désaffecté, sans doute pollué. La critique d’un capitalisme en
échec est évidente. Suit un passage qui en dit long en peu de
temps. Là, au milieu de ces côtes industrielles fantomatiques, un
yacht, petit îlot de luxe indécent peuplé de détestables plein de
fric, est en panne. Les policiers remorquent le yacht non sans se
faire graisser la patte. L’image d’une poignée de privilégiés
au-dessus des lois sans aucune considération pour un monde autour
qui s’écroule, l’introduction annonce et condense. Joli résumé.
On n’abandonne pas
pour autant la galerie de personnages de la première saison. Par une
série de scènes courtes mais efficaces, comme d’habitude, nous
prenons des nouvelles de chacun d’eux. Roland est coincé sous la
protection de son flic gradé de beau-père, le lieutenant Daniels a
été mis au placard au sous-sol dans la gestion des scellés, Kima
s’ennuie ferme à la brigade financière, le caïd dealer Stringer
Bell use toujours de techniques élaborées et infaillibles pour son
trafic de dope, etc.
Mais cet épisode
pose surtout ce nouveau milieu. Le port et ses dockers. De nouveaux
personnages, Nick, Franck, Ziggy. Leur métier sur les quais à
charger et décharger, stocker et étiqueter. Un monde soudé grâce
à un syndicat puissant voire aux pouvoirs trop importants. Soudé
aussi par l’ethnie, blanche, mâle et polack, et par l’alcool et
les grosses beuveries au bar. Il y a une fraternité forte mais les
ciments, les liens solides mènent aisément au bord du trou dans
lequel il est facile de chuter. Comment s’en étonner ?
L’alcool quand il est même bu dès le réveil au petit déjeuner
ou en quantité astronomique pour un seul homme comme une récompense,
pour oublier. Le syndicat ultra majoritaire qui permet les magouilles
et d’arroser tous les copains dans une impunité excessive. Les
familles détruites dans des schémas traditionnels mais hypocrites à
base de machisme et d’église. La meilleure illustration de cette
hypocrisie religieuse est cette guerre que les corporations des
policiers et des dockers se déclarent pour que le gagnant puisse
installer un vitrail dans l’église. Un monde qu’on devine déjà
bien fragile. Au coeur de tout ceci, on croise aussi Beadie Russel
(Amy Ryan), petite policière en solo de l’État du Maryland, sorte
d’anomalie dans le système foireux du port, qui rappelle McNulty
dans la première saison, puisqu’elle essaye de faire du bon
boulot.
Le ton est plus
aussi dans le thriller/polar. Une jeune fille, dite la sirène, est
retrouvée morte dans le port. Non identifiée, elle est une Jane
Doe. Suicide pour la plupart des flics, McNulty n’y croit pas.
Evidemment, celui-ci, égal à lui-même, va se pencher sur les
mouvements des marées pour ramener cette morts suspecte dans la
juridiction de ses anciens collègues. Il sait toujours autant se
faire aimer de ses collègues. La Jane Doe annonce les 13 Jane Doe
découvertes à la fin de l’épisode dans un conteneur. Ce même
conteneur que Franck Sobotka (le toujours excellent Chris Bauer),
chef du syndicat des dockers, faisait passer par le port contre un
petit pactole du « Grec », mafieux plutôt tendance
russe. Franck aidé par Nick et Ziggy dans cette combine ne
connaissaient pas la « marchandise » et ne pouvaient se
douter de l’horreur du secret du conteneur.
Le conteneur est un
élément crucial de cette saison, un personnage cruel, la boite de
Pandore à ne surtout pas ouvrir… On risquerait de découvrir la
vérité de ce monde qui marche sur la tête. Cette box de 10 ou 12
mètres de long est le symbole du système actuel. Pierre Rimbert
dans le Monde Diplomatique le surnomme « le cercueil de
l’ouvrier industriel occidental ». Le conteneur traverse le
monde en long, en large et en travers. Il a été créé dans les
années 1950 par Malcolm McLean pour s’adapter aux trois principaux
transports de marchandises : le bateau, le train, le camion. Il
est l’instrument de la folle libéralisation, de la mondialisation.
Comme on le voit dans le port de Baltimore, il s’entrepose, se
superpose, se charge et se décharge uniformément depuis des supers
navires porte-conteneurs sauvages puisque sous pavillon de
complaisance. C’est aussi le symbole de l’automatisation par des
machines et des robots sous code-barres, de l’informatisation à
l’international. La boite de Pandore à ne surtout pas ouvrir. Dans
cet épisode, on l’ouvre et découvre l’horreur. Le pire des
trafics, l’humain. La pire des conséquences, des cadavres. Toute
une image pour commencer la saison.
Saison 2 – épisode
2 - « Dommage collatéral » (Collateral Damage)
Image glaçante de
prégénérique : les 13 body bags, 13 sacs mortuaires des
inconnues du conteneur. La déshumanisation est importante dans le
système. Sans aucun sentiment, la criminelle de Baltimore ne veut
pas se retrouver avec cette affaire de potentiels meurtres qui semble
insoluble. Le dommage collatéral pour la police serait de faire
chuter d’un coup les statistiques de résolution, un chiffre qui
fait frémir jusqu’aux bureaux des pontes. Encore un symptôme
typique de notre époque, être déshumanisé pour n’être plus que
des stats et des pourcentages, un chiffre dans le global.
Le crime et la mafia
se satisfont parfaitement du réseau mondialisé des conteneurs.
Franck est sous la menace du Grec et le mouvement des boxs de l’autre
bout du monde ne peut pas s’arrêter. Le docker est dans l’impasse,
pris dans le trafic criminel qu’il ne voulait pas voir en face.
Après tout, un conteneur dans la forêt des conteneurs, on ne
l’ouvre pas. C’est une zone, l’intérieur de la boîte, magique
qui fait disparaître aussi complètement ce que l’on veut.
D’ailleurs les dockers le savent. Ils utilisent justement l’un
d’entre eux pour faire disparaître un véhicule de la police en
vengeance des flics dans la guerre du vitrail évoquée plus haut.
Les mafieux, dans ce même esprit, font disparaître le corps gênant
d’un contact grâce au bateau sous pavillon de complaisance. Bref,
dans le royaume de la mondialisation libéralisée, c’est l’opacité
pratique et cruelle.
Mais le Don
Quichotte McNulty veut combattre tout de même la grosse machine. Il
ne peut que se lier avec Beadie dans l’enquête, elle qui lui
ressemble dans la combativité inlassable, droite et pourtant presque
vaine. C’est l’impossible mission de lutter et révéler tous les
engrenages qui mènent à cette tragédie. Pour eux, il s’agit de
meurtres. Le policier de l’estuaire parvient plus tard à renvoyer
les 14 mortes vers la criminelle de Baltimore dirigée par Rawls, et
en particulier à ses deux amis Bunk et Lester (qu’on retrouve dans
ce service). Mais le plus étonnant (ou ironique voire cynique) est
que la véritable enquête qui pourrait vraiment révéler l’étendue
du trafic est amorcée par cette compétition entre policiers et
dockers pour le vitrail de l’église. Le major de police constitue
une division spéciale pour faire la lumière sur l’argent du
syndicat des dockers par vengeance pour cette course ridicule. Et
cette piste est potentiellement la plus prometteuse pour faire tomber
le trafic…
Pendant ce temps-là,
Avon Barksdale en prison dirige toujours le trafic de son territoire.
On commence à voir les lois de la détention et comment un tel chef
continue à ordonner, décider. Mais ce n’est pas la même pour Dee
(D’Angelo) qui sombre dans la drogue alors qu’il a tout pris sur
le dos en respect du code de la rue et de la famille. Le réseau
Barksdale se doit de l’aider mais l’enfer carcéral serait plus
fort… Sinon, le lieutenant Daniels amorce un virage dans sa
carrière vers le droit, vaincu par la mise au placard au sein de la
police. Comme le dit McNulty : « Ils peuvent te mâcher,
mais ils devront te recracher. ». Et puis, le personnage du
« Grec » se révèle car c’est pour ça que l’on aime
aussi « The Wire », des personnages forts et
charismatiques. Celui que l’on prenait pour un petit vieux pilier
de bar dans les premières scènes est bel et bien le chef de cette
mafia et la scène d’interrogatoire pose autant son intelligence
que toute sa cruauté…


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