The Wire - Saison 1 - Episode 04 & 05
Episode 4
La scène du
prégénérique en dit long et appuie les premières analyses
exposées auparavant. L’un des flics essaie de faire passer un
bureau à travers l’encadrement d’une porte. Seul, il est coincé.
Petit à petit, au fil des arrivées des personnages, ils viennent
l’aider, depuis l’intérieur ou de l’extérieur. On comprend
qu’on ne se sort d’une situation apparemment mal barrée qu’avec
un effort collectif. Le collectif, aussi instable soit-il, reste le
maître mot de cette série pour tenter au moins de faire quelque
chose. Même le chef se retrousse les manches pour aider. Belle
symbolique pour montrer que l’esprit d’équipe commence à naître
dans cette division provisoire et hybride. Mais la scène est plutôt
comique surtout sous le regard amusée de Freamon qui, lui, ne bouge
pas le petit doigt. Car, en effet, ça ne peut pas fonctionner :
certains pensent faire entrer le bureau tandis les autres veulent le
sortir. L’esprit d’équipe soudée, d’accord, mais il faut
avant tout aller dans le même sens, avoir un même objectif. C’est
tout le problème de ce groupe d’éléments rapportés, pas
vraiment motivés, formés ou informés.
Et le découragement,
la fatigue, le peu d’espoir se réunissent tristement lors de cette
discussion surréaliste entre les flics fin de carrière à
l’hôpital, puisque l’un a été blessé pendant une arrestation
musclée l’épisode précédent. C’est la bonne combine pour
partir plus vite à la retraite avec une indemnité presque vivable.
C’est le système américain et la retraite privatisée. Conclusion
du vieux policier indemne : simuler un accident pas trop grave
comme son collègue pour pouvoir enfin profiter de ses jours qui lui
restent. On retrouvera plus tard ce personnage au projet fou tentant
de se jeter dans un escalier pour se blesser comme il faut. Il est
interrompu mais il y était presque. Sans doute une pratique courante
dans ce boulot déprimant de flic de quartier éreinté, accablé par
une mission impossible.
Par la bouche de
Bubbles puis quelques scènes, le personnage de Omar est creusé.
C’est le roi des arnaques, une terreur dans le Westside, un prince
des camés, une sorte de Robin des Bois dans un monde où les
pauvres, les démunis sont toxicos. Le prince « dépanne »
ainsi une tox avec bébé dans les bras. Affreuse image qui
relativise étrangement le « grand coeur » d’Omar. Et
puis on sent aussi le malaise provoqué dans ce monde-là par son
homosexualité fière et décomplexée. Parmi les Noirs de ces
quartiers chauds, dans un simple regard, une grimace à peine
esquissée ou dans le dos, on sent que ça ne passe pas et que ce
sera même la cause première de la trahison au sein de son gang. La
profondeur et la complexité du personnage Omar soulève aussi la
question de l’homophobie dans ce microcosme.
La scène
cyniquement drôle qui révèle le père à chier qu’est McNulty
est excellente. Celui-ci emmène au tournoi de soccer de son enfant,
Bubbles, le toxicomane de rue très peu présentable, dans un état
avancé de délabrement. Le père n’a pas l’air de voir le
problème et il est bien le seul. On comprend l’état actuel de sa
vie de famille. Le dialogue avec sa femme vient confirmer cet échec
cuisant d’une paternité McNulty. Il est certes un flic concerné,
motivé, bosseur, à la connaissance encyclopédique de la ville mais
c’est au prix d’une vie privée de merde.
D’ailleurs, de
l’humour noir, il y en a beaucoup dans The Wire. On le voit bien
dans cet épisode. En plus de cette dernière scène, il y a ces deux
flics, Carver et Herc, qui courent après le petit dealer Bodie qui
s’évade directement du centre pénitencier pour mineurs grâce à
une serpillière. Ils ont toujours un train de retard, enquêtent
lourdement et en vain, montent des descentes inutiles et à côté de
la plaque. Mais au détour d’une descente ratée, un dialogue
éclaire sur le destin tracé de Bodie, ancien bébé tox, enfant de
camés… Autres moments irrésistiblement drôles : l’examen
de la scène de crime par McNulty et Bunk dans un appartement où il
ne s’expriment que par des « fuck » jusqu’au bout au
fil des révélations. Des « fuck » d’étonnement, de
dégoût ou de satisfaction. Avec la mise en scène, c’est comique.
Et le râteau monumental de McNulty qui comprend au dernier moment
que Kima est lesbienne et maquée alors qu’il débarque chez elle,
beurré comme un petit Lu, en fin de soirée. Tordant.
Et comme
l’introduction de l’épisode l’annonçait, Freamon, à
distance, a un train d’avance sur toute l’équipe qui s’active
en tous sens mais sans véritable réflexion. A son rythme, ce
personnage génial va trouver la faille : s’attaquer au lien
(The Wire) qui fait tenir le réseau de deal. Les pagers, les
téléphones publics, les lignes prépayées, les factures détaillés…
La réalisation de l’épisode dissémine d’ailleurs les indices
au fil de l’épisode. En déjouant les lourdeurs
administratives et
les lois mal foutues, Freamon fait vraiment avancer l’équipe et
leur donne la seule piste pour faire tomber le trafic. McNulty
hallucine devant ce vieux flic qu’il avait mal jugé. Bunk qui
connaissait Freamon l’avait prévenu « Te fais pas avoir par
les apparences ! ». Freamon est un très bon flic et c’est
pour ça qu’il est dans un placard. L’incohérence de ce monde à
l’envers continue. Freamon et McNulty prennent un verre ensemble.
Et si l’un était l’autre dans quelques années ? Triste
avenir pour McNulty qui en voulant bien faire son taf se retrouvera
mis à l’écart pour ne surtout pas que les choses changent.
Episode 5
Bien que le
précédent épisode et que celui-ci vont nous donner une lueur
d’espoir dans la résolution et le démantèlement (peut-être) du
trafic de drogue du westside de Baltimore, la désespérante et
tragique réalité est bel et bien toujours là. The Wire ne triche
pas et ne vend pas un récit héroïque et happy end. Plusieurs
moments, ici, s’avèrent des images fortes et glaçantes. Comme ce
dealer de rue en bas de la chaîne, qui se laisse aller à jouer en
cachette avec un Transformer, et qui nous rappelle que beaucoup ne
sont encore que des mômes qui ne peuvent l’être. Ou encore
Bubbles qui rend visite à son pote à l’hôpital, tabassé par les
caïds, qui chie dans un sac, qui vient d’apprendre qu’il avait
le sida mais qui veut toujours se camer. Et même ces scènes de vie
plus quotidiennes sur certains personnages ont un fond sans beaucoup
de perspective joyeuse. Que ce soit D’Angelo dans un restaurant
classe du centre-ville qui comprend que finalement l’ascenseur
social ne sera jamais pour lui, encore moins avec l’argent de la
drogue en plus de son origine ethnique, sociale et géographique. Que
ce soit McNulty qui se bat contre lui-même pour gagner un peu de la
garde de ses enfants et qui doit monter des meubles Ikea pour ce
faire tout en continuant à taper dans la bouteille.
Jusque là, le
personnage de Roland dit Prez (dont l’acteur Jim True-Frost jouait
dans le magnifique « Le Grand Saut » des frères Coen un
personnage de liftier assez génial à revoir) est un connard. Flic
pistonné par sa famille, ahuri, qui s’est lâché pendant la
bavure plus tôt. Mais si cette série est excellente, c’est pour
approfondir des caractères, déjouer des stéréotypes, montrer les
multiples facettes d’une personne vite jugée. Roland d’abord
nous intrigue dans cet épisode. Il photocopie un clavier de
téléphone ! On se fout un peu de sa gueule. Mais plus loin,
c’est lui qui « craque » le code des dealers pour
communiquer et récolte ainsi un gros palot de McNulty qui n’en
revient pas. Prez trouve sa place, pas sur le terrain mais dans la
méthode réflexive et appliquée au poste. Tandis que nos deux
flics, comiques malgré eux, attrapent enfin Preston et utilisent la
technique éculée bad cop/good cop. Ils font un four total bien
drôle une fois de plus.
C’est également
l’épisode d’un face à face entre Omar et McNulty. Et il y a un
effet miroir entre les deux. Plongés dans un univers qu’ils
doivent combattre ou du moins feinter, ils ont décidé d’agir.
Evidemment, Omar use de la manière forte selon des règles
sanglantes et radicales. Ils se retrouvent sans doute par cette
ressemblance de lutte tellement vaine et décident de partager des
informations. Les deux foncent-ils droit dans le mur ? A la fin
de l’épisode, un meurtre épouvantable, malgré les attaques
d’Omar, malgré l’écoute en place, donne un élément de
réponse.


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