The Wire - Saison 1 - épisodes 1,2 et 3
Episode 1
C’est la première scène. En pré-générique. C’est l’introduction. Effet de captation, de réel. Une scène anodine comme ça. Et pourtant beaucoup de clés y seront données. Du sang sur le bitume, un cadavre étendu, frais, dans la rue. Une rue de Baltimore. Les lumières rouges et bleues des gyrophares de la police apparaissent et disparaissent sur toute la scène du crime. Un homme a été tué et nous connaissons par coeur la scène qui se joue. Habitués que nous sommes des polars, des séries policières. Il y a un dialogue que nous saisissons en cours de route. C’est un flic et un témoin, peut-être suspect. On est habitués à ce que le coupable à la fin de l’épisode soit en fait celui qu’on soupçonnait le moins. Alors on soupçonne maintenant systématiquement le témoin même (et surtout) le plus coopératif…
Mais là, c’est différent. Le dialogue a lieu dans la rue, direct à la source, dans l’immédiateté du crime. Le flic et le témoin discutent à la cool. On est pas au poste, dans une salle d’interrogatoire. Par leur apparence, leur langage, on a compris qui ils étaient. On rencontre pour la première fois McNulty (Dominic West), l’inspecteur de la criminelle, héros de la série. Mais y-a-t’il un héros dans cette série ? En tous cas, pour cette première saison, il est un des principaux personnages. L’autre est un mec de la rue, de ces quartiers pauvres avec son système propre. Faut dire que le système officiel ne fonctionne plus, les a laissé tomber. Mais n’allons pas trop vite. Le dialogue flic/témoin est différent. Ils parlent de la victime. Tous deux semblent passifs, dépassés, commentant une scène de crime, une de plus, une routine, inévitable. Le surnom du tué était « Morveux ». McNulty parle de ce nom que la rue lui a donné, ce surnom ridicule qu’il portait comme une croix, qu’il n’avait sans doute pas choisi. C’est une marque indélébile. Qu’on a choisi pour lui. Une forme de déterminisme. Comme celui social. Cette histoire de surnom représente le destin déjà tracé de ceux qui sont nés là, avec cette couleur de peau, ce code vestimentaire et ce code de conduite. Deux hommes se font face, avec deux lois différentes, celle de la rue et celle de la loi officielle. Deux personnes désabusés devant deux systèmes qui cohabitent mais font marcher le monde sur la tête. Et on ne saura plus à la fin quelle loi est la plus malade, quelle loi est la plus inefficace. C’est la première saison de « The Wire », celle qui fait le focus sur les flics et les dealers. Et toute la constellation de personnages qui gravitent autour… La description d’un monde dans le monde, mais qui rappelle beaucoup d’autres mondes, incohérent, tragique, compliqué. Comme ce premier dialogue où l’on comprend que l’affaire n’est pas difficile à résoudre mais… Le témoin ne témoignera pas et le flic ne s’éternisera pas sur l’affaire.
Générique. Blues fort à propos.
Voilà un autre aspect malade de ce monde : la justice. Dans cette scène, dont est spectateur McNulty, se joue un procès. Et très vite, ça déraille. On comprend plus tard que dans le public, avec des allures de mec sérieux à lunettes, bosseur et classe sur lui, il y a Stringer Bell (Idris Elba) dans sa première apparition. Et ce type est un puissant dealer qui contrôle avec son associé Barksdale tout le trafic de drogues du Westside de Baltimore. C’est un business man riche. Et c’est d’un simple regard, qu’aux yeux et à la barbe de tous les représentants du système judiciaire, Stringer fait tomber un témoin crucial dans ce procès d’un membre de son trafic et de la famille Barksdale. L’autre témoin qui choisit, courageusement, de dire la vérité et de désigner comme coupable le Barksdale sera assassiné plus tard dans l’épisode.
La série va décrire les deux mondes qui se font face et s’opposent, celui de la loi et celui de la rue. Comme un miroir négatif. Le trafic de drogues est organisé et riche. Les policiers sont désorganisés, en désaccord, en manque de moyens. La plupart des chefs de la police, stups ou criminelle, ne veulent pas de vagues et veulent garder ce système bancal et stérile où ils parviennent à se hisser aux plus hautes chaises. Mais le spectateur McNulty à l’apparente cynique passivité va être le grain de sable qui enraye les rouages édentés qui conviennent à la plupart. Il va foutre sa merde et on est jamais sûr si, comme il le prétend à ses supérieurs, il ne l’a pas fait exprès. En devenant acteur, il va déranger ce monde de gens qui ne faisaient plus rien. Car tout est plus nuancé et complexe qu’il n’y paraît. C’est là aussi le génie de cette série. Le monde y est faussement compartimenté. C’est ce que nous montrait la première scène. McNulty est le lien (The Wire) qui va connecter, et faire se percuter la réalité des acteurs de cet univers insensé de départ. Il parle avec le gars de la rue au coeur du trafic puis quelques scènes plus loin confie cette réalité, que tout le monde fait semblant de ne pas voir, au juge du procès saboté, dont il était proche. C’est ce lien, ce pont improbable qui va faire tout le scénario de cette première saison. McNulty, plus tard dans l’épisode, joue encore d’un lien qui déjoue l’immobilisme de la situation grâce à un ami au FBI qui lui permet d’obtenir des moyens pour enquêter sur le trafic du Westside.
La richesse de The Wire, ce sont aussi les personnages. Toujours nuancés, complexes, passionnants. Dès le premier épisode, la galerie s’étoffe. Pas de méchants, ni de gentils. Des gens compliqués comme si la caméra de la série permettait d’apprécier toutes les subtilités de chacun. Toutefois, la scène d’ascenseur où se retrouvent les chefs de police, les gradés, on ne peut que constater qu’ils sont chauves et blancs de peau, les diaboliques de l’histoire ? Vu sous cet angle, en tous cas, l’un des principaux problèmes est clairement révélé. Car tout a plusieurs lectures dans cette série. Complexe on vous dit. L’inspecteur Kima (Sonja Sohn) des stups, leader doué, lesbienne, carrée dans son taf et qui pourtant va se laisser convaincre petit à petit par McNulty qu’on peut taper dans la fourmilière pour faire changer les choses.
Car ce n’est pas un héros seul face à un système, un David face à un Goliath, qui va accomplir des actes exemplaires. C’est l’alignement inattendu de plusieurs individus qui se combinent, plusieurs personnes qui dans des moments de lucidité, de bienveillance, de colère font du grain de sable McNulty un effet boule de neige pour agir, enfin, essayer quelque chose de différent en admettant que la situation est dramatique, le système, stérile. C’est aussi et surtout ça que met en scène The Wire, il faut un acte collectif pour faire bouger les choses. Aussi fragile et improbable soit ce collectif. Ici, il faut à McNulty convaincre un juge désabusé par une justice en panne, un collègue fidèle mais inquiet, un article de presse inspiré et dénonciateur, un pote au FBI, un toxico désespéré par la mort violente d’un ami… On comprendra par ces scènes courtes génialement montées ces différentes motivations, ces arcs narratifs qui permettent cet alignement. Mais il en coûtera souvent à tous de faire ces choix, de faire ce pas de côté désintéressé… Sauf quand il s’agit d’une pure coïncidence.
Pour McNulty, c’est un coût, de lourdes conséquences. Il tente d’orchestrer, sans trop y croire, ce mouvement mais on le devine seul, buvant beaucoup trop d’alcool… Comme une des dernières scènes de l’épisode le montre : la beuverie avec son collègue Bunk (Wendell Pierce) où il « danse » lentement avec la mort, sur les rails à éviter le passage d’un train. Il est tête brûlée, sur le fil, sur la sellette malgré ses intentions justifiées et nobles de bousculer ce qui ne fonctionne pas, ce qui est injuste dans la ville et les quartiers pauvres de Baltimore. Un monde mal foutu et cruel qui aura toujours le dernier mot ? La fin de l’épisode avec le cadavre retrouvé dans la rue du témoin courageux, le seul à oser dénoncer et désigner, semble le dire. A moins que cette terrible conclusion ne nous montre où nous mène cet acte, le plus souvent, lorsqu’il reste individuel, isolé et donc vain…
Saison 1 – Episode 2
Prégénérique à la morgue. Le cadavre de ce fameux témoin est autopsié. Hors champ mais des sons bien dégueux. C’est l’effet d’annonce de ce que va être The Wire. Une autopsie, un découpage, une déconstruction des structures et du mécanisme dans les quartiers de Baltimore qui mène à de telles injustices, à de telles incohérences et autour, une telle impuissance. Et comme cette autopsie, ce sera dur, laborieux, profond.
Dans cet épisode, le jeux de miroir entre police et dealers continue, s’affine. Une torsion jusqu’au renversement parfois d’un monde idéal, bien rangé, manichéen. La nouvelle équipe intra-criminelle-stups se met en place. Tous traînent des pieds. Les locaux sont pourris. Les renforts, de vieux flics démotivés au bleu pistonné, sont bien pourris. Les trafiquants de drogue ont un système plus performants et les chefs évoluent dans des cadres de boîte de nuit et de corps de femmes dénudés. Plus tard, lors de l’interrogatoire de D’Angelo Barksdale par les flics, ceux-ci utilisent des techniques d’enfoirés : mensonges, manipulation, intimidation. Tandis que nous verrons les chefs du trafic, Stringer et Avon Barksdale (Wood Harris), faire œuvre de leur temps pour du caritatif dans le quartier. Par contre les deux mondes se ressemblent bien dans le jeu des ambitions, des promotions, des copinages dans une hiérarchie où gagnent et se hissent les dents longues, les initiés et les pistonnés, les membres de la famille.
Il est intéressant de voir jaillir des fulgurances ou de l’ingéniosité dans les classes les plus « laborieuses » du système de la rue. Ainsi le dialogue entre les dealers au plus bas de l’échelle sur l’invention et le commerce succesfull des nuggets qui décrit tellement judicieusement le capitalisme où ne compte que le profit. On peut remplacer le mot « nuggets » par « crack » et le job de Stringer est décrit. Ou encore la technique des chapeaux pour identifier sans en avoir l’air aux flics en planque les membres du trafic. C’est le toxicomane Bubbles (Andre Royo) qui en a l’idée, lui qui a l’air tellement au fond du trou de la dépendance à la drogue dure mais qui compte bien faire quelque chose contre ceux qui ont tué violemment son ami pour une histoire de billets photocopiés. Seul McNulty le récompensera, de sa poche, d’un biffeton de 20$…
Ce deuxième épisode se conclut par une scène forte et tendue. La bavure policière de jeunes flics, bourrins et bourrés, frustrés par leur impuissance face aux malfrats, aveuglés par la simplicité de leur analyse du problème « drogue ». Et tout ça sur le morceau qui plaît tellement aux beaufs américains de Led Zeppelin « American Woman ». Evidemment tout dégénère au pied des immeubles HLM. Les policiers bas du front dans toute leur splendeur, peut-être représentant d’une génération loin d’avoir compris l’ensemble, les complexités, les subtilités. On les déteste, forcément. Surtout le personnage de Roland (Jim True-Frost), le nouveau, le bleu, le pistonné, qui prend plaisir dans cette scène affreuse. On le condamne forcément. Mais le génie de cette série va faire rebondir ce perso plus tard pour le creuser et parvenir à le rendre intéressant et même, attachant.
Saison 1 – Episode 3
Les règles de l’économie et du commerce sont tellement hors morale et éthique qu’elles s’appliquent parfaitement à l’économie souterraine et mortelle de la drogue. Il faut soigner sa clientèle, assurer une qualité du produit, rendre addictif son client, etc. Stringer Bell : « Si tu vends de la merde, tu vends plus. » Dans cet épisode, la stratégie est le maître mot. Stratégie de la vente, stratégie de la guerre, stratégie toujours plus machiavélique… Jusqu’à la destruction des plus petits pions. A l’image des capsules vides d’héroïne qui jonchent le sol qu’on surnomme « les soldats morts ». La scène où un dealer de rue apprend à un autre les règles des échecs avec le langage des quartiers, en plus d’être assez drôle, donne des clés de compréhension du monde décrit dans The Wire. Des pièces d’un jeu cruel, froid, sans pitié qui sont déterminées (socialement) dès leur apparition sur le damier. Beaucoup de morts, de pertes pour que le Roi, « The King is the Man », atteignent son but.
Un personnage excellent y est plus développé : Lester Freamon (Clarke Peters) qui a intégré la mission McNulty comme un boulet à priori. Un flic, vieux de la vieille, près de la fin de sa carrière, qui fait du modélisme d’intérieur pendant ses heures, va avoir un sursaut de motivation. Avec de la méthode, à l’ancienne, il obtient du résultat et s’implique dans l’objectif du détachement intra-services de police « Barksdakle », objectif pourtant mis à mal par les supérieurs qui n’en veulent pas. Son action sans action, réfléchie et méthodique vient en contraste de la fin de l’épisode précédent et la bavure des flics bourrins et fait enfin avancer l’équipe. Et un autre personnage apparaît. Omar Little (Michael K. Williams). Le préféré d’Obama, grand fan de la série. L’épisode donne peu d’informations sur ce noir balafré qui mène une mission dangereuse et violente pour braquer un stock de drogues appartenant à Barksdale et Stringer. Une déclaration de guerre ? Un concurrent dealer ? Comme d’habitude, ici, ce sera bien plus complexe et bien plus passionnant.
Pour en revenir aux échecs, deux coups successifs. L’un surprise par Omar, complètement inattendu y compris dans le récit puisque ce personnage est inconnu. L’autre, visible à des kilomètres, prévisible et saboté de l’intérieur, la descente de flics en masse, qui fait un four.



Commentaires