Le balai et l'océan
Dans le captivant
pavé de 700 pages de Don Winslow « Cartel » (un
page-turner comme on dit maintenant) qui détaille les gigantesques
trafics de drogues au Mexique vers le marché américain lors des
années 2000 dans un style sec, direct, sans gras, révélant toutes
les corruptions et sales combines entre les armées et les agences de
part et d’autre de la frontière ; bref, dans ce bouquin, à
la page 432, il y a cette phrase : « La stratégie qui
consiste à prohiber la drogue revient à prendre un balai pour
repousser l’océan ». Déclaration fort juste que les
dirigeants et acteurs du cartel ont du mal à admettre. Mais c’est
surtout l’expression qui me plaît. L’image d’un Sisyphe armé
d’un balai face à la mer représente bien l’inutilité voire la
complication de la solution de prohibition. Même fausse solution que
le sécuritaire et la répression face à la délinquance ou le
terrorisme. Que la charité et l’humanitaire face à la misère.
J’ai pour habitude de convoquer plus l’image du « pansement
sur une jambe de bois ». Certes on donne l’impression de
faire quelque chose, de s’activer mais c’est vain. Même assez
con. Faire quelque chose serait forcément politique pour un
changement fondamental, agir sur les raisons profondes d’une
situation complexe.
Dans l’excellent
site Corpwatch, à la page sur l’énergie, on peut très nettement
voir que le terrain de jeu préféré des multinationales du pétrole,
de la chimie, du gaz et autre nucléaire reste principalement les
pays pauvres. Rien que sur cette page, les scandales sont en
Equateur, en Angola ou encore en Inde. Désastres environnementaux,
humains. Mise à mal des droits, des fragiles démocraties afin que
l’homme blanc en priorité puisse remplir son réservoir,
climatiser son intérieur et surconsommer les ressources de la
planète.
Le secteur des
énergies, c’est le secteur bien crade. Tellement peu de place pour
les renouvelables. En France, l’énergie nucléaire est toute
puissante. Les scandales sont donc étouffés malgré le gros travail
de la CRIIRAD (Commission de recherche et d’information
indépendantes sur la raioactivité). Un communiqué du 24 octobre
tente de faire éclater l’épidémie de cancer de la thyroïde en
France depuis 1986, date de la catastrophe de Tchernobyl. Il y a une
omerta pour bloquer toute véritable enquête. Pourtant j’en sais
quelque chose, je suis moi-même atteint d’hypothyroïdie. Le
communiqué est clair : « Cela
fait 30 ans que
les
autorités françaises s’emploient à étouffer le bilan sanitaire
de l’accident de Tchernobyl. »
Cela
étant, dans la domaine de l’énergie propre qu’est
l’hydroélectricité, tout est loin d’être nickel comme on peut
le lire (malheureusement en anglais) sur le site internationalrivers.https://www.internationalrivers.org/resources/a-river-of-impunity-the-situation-for-environmental-defenders-opposing-hydropower-projects
Corruption, destruction de l’environnement et de nombreux meurtres
de défenseurs de la nature… On peut légitimement se demander si
le secteur énergétique n’est pas pire quand il est géré par des
multinationales privées. La gestion publique et transparente
pourrait s’avérer une piste de reprise en main du désastre.
Suis-je en train de saisir un balai face à l’océan ?
En
une de Libération de ce vendredi, un autre balayeur de l’océan.
L’ancien haut-fonctionnaire aux Nations unies, le
Suédois Anders
Kompass
qui s’est battu contre l’omerta et la grosse machine ONU pour
révéler les abus sur des mineurs par des casques bleus et des
soldats français en Centrafrique.
David bien seul face à un Goliath pyramidal. Il fallait étouffer
l’affaire, étouffer Kompass pour ne pas ternir l’Organisation.
Quitte à cacher sous le tapis ce que l’on ne pouvait pas
dissimuler. Ralentissement des procédures et de l’enquête,
camisole des lanceurs d’alerte par tous les moyens, jeux des
immunités et jeux des influences, des menaces. Kompass a tout de
même saisi le balai face à l’océan et
ne l’a pas laché.
Le scandale a traîné pendant des années et l’ordre a à peine
tremblé sur ses bases. Mais le courage de cet homme est inspirant. A
plusieurs, on pourrait peut-être se dégager un bout de plage… ?


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