Ecrivains face à l'horreur



Vendredi 16 janvier 2015, le supplément du quotidien « Le Monde », « Le Monde des Livres » proposait sur 6 pages la réactions des écrivains aux attentats du 7, 8, 9 janvier 2015. Pas seulement français et heureusement.
Car les textes sont assez décevants voire vraiment mauvais pour la plupart. Peut-être est-ce, accordons-le, le peu de recul face aux événements et les émotions encore parasites et trop fortes pour l'intelligence. C'est raccord avec ce moment, ces jours qui sont passés et ceux qui vont suivre, cet inquiétant unanimisme et l'émotion au garde à vous. Ca me permet aussi d'évoquer cet épisode tragique… en restant calme et posé.

La une, c'est le Prix Nobel de littérature JMG Le Clézio. Dans ce premier texte, l'auteur utilise le prisme émotionnel de l'adresse à sa fille. Evidemment, corde sensible immédiate. Analyse certes sobre mais minimale. Malgré la compréhension sociologique et discriminatoire de ces assassins exclus de la société que Le Clézio détaille à grands traits, le passage à l'acte du terrorisme n'est rien de moins qu'une « descente aux enfers ». L'attentat a provoqué « le spectre de la discorde qui menace notre société plurielle. » Mais la pluralité de la France ne fait pas réellement société, c'est sans doute l'une des clés du problème. Pompeux et solennel, l'écrivain représente les manifestations de millions dans le pays par « un moment miraculeux » où « il n'y avait qu'un seul peuple de France multiple et unique, divers et battant d'un même coeur. » Lyrisme too much. Surtout qu'on saura plus tard que battant le pavé, manquait l'essentiel du peuple des banlieues, la vraie classe populaire de nos jours. Et tout particulièrement, la jeunesse de ces lieux désertés de la République, qui n'a pas du tout la même lecture des événements.
Nombreux sont les écrivains de l'hexagone à comprendre ce qu'il s'est passé de manière médiocre et binaire. A base de manichéisme poétique. Combien nous sortent les gros sabots de la métaphore opposée aux Lumières : « L'horreur », « la nuit », « la terreur » voire « l'apocalypse ». Du coup, dans cette vision bien rangée, la lumière, la lueur d'espoir c'est la marche des millions du dimanche. Sabri Louatah remercie son « pays natal, merci de s'être réveillé ». Un réveil ? A-t-on vraiment les yeux bien ouverts ? Avec des oeillères alors ? Ou plutôt un rêve collectif et pour certains un cauchemar… Antoine Compagnon, le professeur, en vient, lui, aux causes de l'horreur en pointant, comme c'est pratique, l'école et la famille. Bien réducteur, on sait où cette compréhension des attentats le conduira.
Mais quel est le pire dans ces réactions littéraires ? La haine à peine dissimulée de l'islam chez Olivier Rolin qui en vient à épouser les idées du choc des civilisations en toute crétinerie et mauvaise foi. Ainsi écrit-il : « J'aimerais qu'on me dise où, dans quel pays, l'islam établi respecte les libertés d'opinion, d'expression, de croyance, où il admet qu'une femme est l'égale d'un homme. » Lui, il est mûr pour passer plusiers crans à droite.
Ou alors, le pire peut-être, la bêtise pratique camouflée sous un trait d'humour à deux francs ? Amélie Nothomb qui, apprenant que Coulibaly, le preneur d'otages du super marché casher, avait dans sa bibliothèque un de ses bouquins, conclut « Coulibaly ne savait sûrement pas lire. » On attendait mieux, trop facile.
Kamel Daoud s'enferme dans une polémique sur l'islamophobie, accusation généralisée d'après lui, allant même jusqu'à la « fatwa de la nouvelle inquisition ». Pas vraiment le genre de polémique à développer en ce temps de centaines d'agressions anti-musulmans. Mauvais timing mais « Le Monde » se fait un plaisir de le ramener sur le tapis dans l'interview, grain à moudre toxique au moulin de l'examen de la situation.

Heureusement et étonnamment, le recul et l'intelligence viennent d'écrivains américains, bousculant et éclairant le retour sur les événements. N'en déplaise à Nothomb, qui semble choquée que le consensus ne soit pas international, puisque, nous écrit-elle « la romancière américaine Joyce Carol Oates, au sujet des dessins de Charlie Hebdo, déclare qu'ils évoquent les caricatures nazies des juifs. » Les bras d'Amélie en tombent. Le regard distancié apporte aussi une claque sur ce que l'on ne voit même plus. Car, finalement, l'arabe musulman n'est plus si loin du bouc émissaire idéal reconnaissable immédiatement par la majorité dominante qui se gausse dans les traits caricaturaux du visage, de l'attitude… Comme le juif des années 1930, non ?
La distance, si importante quand on a le nez collé dessus. L'oeil de Russel Banks sur tout ceci s'avère ainsi fort intéressant et offre enfin des éclairages juste et une expérience toute américaine issue du 11 septembre 2001. ses réponses sont des avertissements : « Cette unité [la marche du dimanche 11 janvier 2015] me rend sceptique. Elle m'inquiète. Quand on exalte à ce point l'unité et ses vertus, on s'expose à donner un blanc-seing aux pouvoirs. C'est ce qui s'est passé aux Etats-Unis avec le Patriot Act. » Russel Banks, le Ricain, nous alarme. « Voyez où nous en sommes quatorze plus tard. Nous, Américains, vivons en état de guerre permanente. » La France, quant à elle, cumule depuis des années plusieurs fronts à la fois (Mali, Centrafrique, Afghanistan, Irak, etc.) et s'étonne que la guerre éclate maintenant sur son territoire. L'auteur américain connaît aussi toutes les techniques de propagande et de galvanisation patriotique pour la vengeance comme cette « confusion constante entre les termes « héros » et « victime » ». Et rappelle les responsabilités de la société dans la fabrique de terroristes quand « devenir martyr (...) est l'ultime façon de devenir célèbre. » Abominable ascenseur social.




Restent également deux écrivains justes et intelligentes, des femmes qui n'ont pas oublié de réfléchir et qui invitent à prendre ce champ du raisonnement posé.
D'abord, Lydie Salvayre, Prix Goncourt 2014, rappelle que l'analyse, c'est revenir aux fondements, aux causes originelles d'un mal qui semble, faussement, nous tomber subitement dessus. Alors, commence-t-elle son trop court texte : « Pardon, mais je ne parviens pas à partager les grands sentiments du moment, ni l'illusion heureuse que les choses, désormais, ne seront plus jamais comme avant. » Heureuse dissonance et son texte propose une piste faite de sagesse, de patience et d'intelligence pour comprendre la perdition de « ces enfants ».
Et puis surtout, le très bon texte de Christine Angot qui sauve le tout en dernière page du dossier. Elle prend le monde littéraire français à contre-pied en partant de la critique du dernier livre de Michel Houellebecq. Par ce biais, elle donne de bonnes clés pour comprendre les événements et le point détestable, ethnocentré où en est notre pays, le rôle de l'écrivain détourné et ce qu'il devrait être, la dénonciation de la lecture générale paresseuse et manipulée des attentats… Elle écrit : « Le roman, c'est la suspension du mépris ; La société a des pulsions mortifères qui l'ont conduite à porter aux nues Marine Le Pen, Zemmour et Houellebecq, dans une suite logique, MLP, l'action, Z, le raisonnement, H, la rêverie. (…) « Soumission » est un roman, un simple roman, mais c'est un roman qui salit celui qui le lit. Ce n'est pas un tract mais un graffiti : Merde à celui qui le lit. (…) H se trompe. Non, il n'y a pas de retour du religieux, c'est la fin au contraire, et c'est bien pourquoi ils veulent nous tuer. »
C'est lumineux, là, pour le coup. Angot répond à tous les récupérateurs et les haîneux à travers l'analyse du roman de Houellebecq. Une réponse à toutes ces critiques littéraires parisiens qui voit dans ce bouquin puant « une caricature drolatique de notre époque avec des justes visions des travers de ses contemporains » ou je ne sais quoi comme connerie. En fait, ils le disent tous sans le dire, ils partagent cette peur des « sauvages » de l'autre côté du périph' prêts à les envahir. Ils vivent en vase clos dans leur cercle, petit monde intellectuel de l'entre-soi, tous persuadés que les banlieues et les provinces sont déjà sous le contrôle des musulmans. Ils partagent tous sans le dire la certitude tremblante que le Grand Remplacement a commencé. Angot l'a bien compris : entre les scores records dans les votes pour Le Pen, dans les librairies de Zemmour, Soral et Houellebecq. Ecoutez-les au Masque et la Plume de dimanche dernier défendre les deux livres présageant de la prise de pouvoir imminente en France des Musulmans à savoir « Soumission » de Houellebecq et « Les Evénements » de Rolin. Ils nous disent que les critiques sont « une pluie de conneries » et que, ces deux bouquins « bien sentis et bien vus sur notre monde », c'est de « l'humour cynique, une caricature, une satire, une pochade ». Mais toute caricature n'est pas bonne pour autant, la caricature, aujourd'hui sacrée est, étymologiquement, une charge, et à l'extrême droite, ils ont aussi de nombreux caricaturistes nauséabonds, dangereux et racistes. La charge caricaturale et humoristique se place aussi dans un camp avec une opinion, une idée défendue. Avec des motifs récurrents comme celui du fantasme de l'invasion, peur d'une certaine France éduquée, urbaine et favorisée, du grand Remplacement, on ne peut douter que ces derniers bouquins se placent directement dans une idéologie paranoïaque et belle et bien islamophobe.
 
Ecrire face à la terreur, à l'horreur est un sport de combat. Ne baissons pas la garde de l'intelligence et de la sagesse. Trempons la plume dans la réflexion plus que dans la facilité. Il est temps.

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