Mourir pour ses idées et bien plus...


« Réduire le sacrifice de Rémi à une bavure au sein d'une problématique, même nationale, serait le profaner. »
Pierre Rabhi



Une mort stupide et bête, celle de Rémi Fraisse ? Ainsi s'exprime impunément le président du Conseil général du Tarn, Thierry Carcenac. Citation complète à la Dépêche : « Mourir pour ses idées, c'est une chose, mais c'est quand même relativement stupide et bête. » Il faut bien se rendre compte jusqu'où peut descendre les capacités cognitives d'un homme de pouvoir lorsqu'il est aux ordres des puissances du fric et du profit.
Ce n'est pas juste défendre et se sacrifier pour une idéologie écolo-radicale. C'est pour le bien de tous, de l'humain, de ses enfants. Ce foutu barrage de Sivens a été condamné par les avis des experts ! Il est surdimensionné. Il est sous-financé. Il est mal adapté. Il est ruineux (surtout pour l'argent public, bien sûr). Il détruit l'environnement.

La nature s'en prend plein la gueule depuis des décennies maintenant, et c'est de pire en pire. Ce n'est pas une opinion mais bien des faits attestés, calculés, rapportés officiellement. Depuis 1990, la planète a perdu la moitié de ses zones humides vitales pour le maintien de la biodiversité. Qui détruit la planète, littéralement ? L'agriculture intensive, chimique, monoculturelle, bref bête et méchante, cruelle et impitoyable. L'urbanisation, aussi, la ville-monstre avale et chie son béton fécal. L'industrie, polluante et dangereuse, rejetant ses déchets immondes et ses fumées suffocantes au nom de la croissance déesse des temps modernes.
Chaque année, le beau pays des cartes postales jaunies de paysages variés, la France, perd 60 000 hectares de terres. De beaux projets métastases pullulent au nom du productivisme et du pognon fissa. A Sivens, c'est un barrage démesuré, cadeau pour une poignée de maïsiculteurs et la chambre d'agriculture. A Notre-Dame-Des-Landes, c'est un deuxième aéroport pour Nantes, cadeau pour les ambitions européennes de ses édiles. A Lyon, construction d'un stade immense offert au patron du club de football de l'Olympique Lyonnais. A travers l'hexagone, des lignes de train grande vitesse, des autoroutes, des déchetteries titanesques, des centres commerciaux gigantesques, des palais pour hôtel de région, des délires architecturaux à coûts exorbitants à tous prétextes. Des projets pharaoniques, toujours plus grands, toujours plus chers qui dégueulent la ville sur la forêt, qui percent les montagnes en plein coeur, qui dévastent la campagne. Du gâchis, de la gabegie que des rapports de la Cour des comptes dénoncent régulièrement dans les économies locales qui multiplient des modèles épuisés, des financements foireux, des collaborations douteuses avec les entreprises privées.

Non ce n'était pas mourir pour ses idées mais bien au nom du sens de l'intérêt général, ce sens qui devrait logiquement guider la politique locale de M. Carcenac. A-t-il seulement constaté les destructions des surfaces protégées à Sivens suite aux travaux déjà accomplis ?
Jacques Thomas, écologue, un des meilleurs spécialistes des zones humides en France, a constaté lui : « La zone humide intacte [à Sivens] est réduite à un petit bois alors que tout le reste a été dégradé par les opérations du chantier. » (Le Monde du 4 novembre 2014) En effet, le paysage sur place est dévasté. Les zones humides touchées couvrent, sur ce projet, 16 hectares sur un chantier dont l'emprise est de 42 hectares. En réalité sur les 3 hectares de la zone humide qui devaient être conservée, 1,5 hectares a été détruit, mesures GPS à l'appui. Un bosquet épargné. Des engins de chantier continuant de traverser impunément la zone « protégée ». Des fossés creusés par les forces de l'ordre en guise de tranchées pour la guéguerre contre les zadistes.
C'est dans cette guéguerre bien imposée par les CRS et leur matériel sophistiqué de violence soi-disant « non létal » que Rémi Fraisse va perdre la vie. Il serait tellement plus simple que cette victime corresponde au portrait robot de l'enragé écolo-extrémiste-punk-à-chien-tendance -anarchiste-black-bloc comme les met en une Valeurs Actuelles. Mais non, Rémi était juste adhérent à France Nature Environnement, diplômé en sciences botaniques. Certes avec des locks (plutôt suspect capillairement). Et le combat du jeune botaniste était surtout la préservation du renoncule à feuille d'ophioglosse, sorte de bouton d'or en forme de coeur, une espèce rare en Midi Pyrénées et directement menacée par le barrage. Mourir pour une fleur.

La une de Valeurs Actuelles en hommage à Rémi Fraisse...


A 2 heures du matin, un garde mobile projette sa grenade mortelle vers les zadistes. Les flics protègent alors une cabane de chantier et un générateur, pourtant déjà incendiés par les lutteurs de la nature. Quelques jours plus tard, mercredi, le directeur général de la gendarmerie annonce, dans un langage typique gendarmerie nationale, qu'il ne suspend pas le tireur : « J'estime qu'il n'y a pas de faute intentionnelle volontaire » (sic). Rémi est pourtant mort mais le Premier ministre, lui aussi, a choisi son camp, défendant coûte que coûte ses bons petits soldats : « Avant même qu'une enquête n'ait été conclue, je n'accepterai pas la mise en cause des policiers et des gendarmes qui comptent de nombreux blessés dans leurs rangs. » Qui entretient la guerre ?
Rémi est tué en somme pour un Algeco et un générateur tout cramés dans un paysage lunaire où tout a été rasé, passé au bulldozer, broyé, aplani par les machines abatteuses de l'entreprise locale Sebso. C'est du Mad Max.

Déforester. Quand va-t-on comprendre ? Des rapports effrayants, impensables sont publiés pratiquement chaque semaine, mettant en lumière les conséquences apocalyptiques (et je pèse mes mots) sur la planète causés par cette destruction des arbres et des forêts. Tenez, prenez ces derniers jours. Le 5 novembre, on apprend qu'en trente ans, plus de 420 millions d'oiseaux ont disparu du continent européen sur une population totale estimée à un peu plus de 2 milliards en 1980. La déforestation et l'agriculture intensive derrière sont les principales raisons : « la mécanisation de l'agriculture a conduit à l'augmentation des parcelles, donc à l'arrachage des haies et à la réduction des surfaces non labourées et, ainsi, à une perte d'habitat pour de nombreuses espèces. » analyse Frédéric Jiguet, professeur au Muséum nationale d'histoire naturelle et coordinateur de l'étude menée dans 25 pays. Les oiseaux sont victimes d'une interminable famine puisque que les traitements agricoles, pesticides en premier lieu, ont réduit massivement les populations d'insectes, leur principal nourriture.
Déforester. Le 7 novembre, on apprend que la déforestation en Malaisie accélère la propagation du parasite à l'origine d'un paludisme très dangereux. Le pays a perdu 14 % de sa surface forestière entre 2000 et 2012 pour laisser place à des plantations d'huile de palme, monoculture intensive. Ainsi, les singes sont poussés hors de leur habitat naturel à proximité des villages et les épidémies sont facilitées. Rappelons que 627 000 personnes sont mortes du paludisme dans le monde en 2012 selon l'OMS (organisation mondiale de la santé).
On sait que la déforestation, de plus, décuple les catastrophes naturelles, des tsunamis aux inondations, en passant par les sécheresses. Alors, combien de rapports et d'études faut-il ? 

"La fin de l'homme" par Eric Lacombe


Oui, l'état des lieux catastrophique de l'environnement est indéniable et confirme que nous sommes dans l'anthropocène, un changement planétaire dû à l'activité humaine. Oui, le combat de cette poignée de « zadistes » est justifié. Mais la méthode n'est vraiment pas la bonne. La violence ne me pose pas de problème. C'est plutôt l'axe politique qui est une erreur répétée depuis un moment. Ces écolo-combattants ont juste oublié le peuple dans leur délire de lutte au-delà des courants, dans leur discours hautain, supérieur et méprisant envers « la masse ». Ils estiment avoir tout compris, condescendants envers le peuple « trop con » pour se sortir du système. Car le portrait-robot de ces cagoulés, ce sont des diplômés, plutôt classe moyenne ++. En effet, on va pas voir dans ces rangs des « racailles » de banlieue, des défavorisés de quartiers urbains sensibles. Tant qu'ils n'auront pas compris qu'il faut cette union politique de gauche, les défenseurs de « zone à défendre » ne gagneront jamais vraiment. C'est pas en tous se rebaptisant Camille, en chiant dans des toilettes sèches et à pioncer dans des yourtes humides sentant le fauve, en prenant de haut les gens qui triment dans des cages à poules en béton, que le monde changera réellement. Comment s'étonner que dans leur « zone » de lutte trop éclairée pour le commun des mortels, ils accueillent Mélenchon en lui jetant du yaourt.
Ceci dit, c'est aussi une jeunesse, toujours naïve et prétentieuse certes, mais qui se bouge et il faut se réjouir que cette jeunesse concernée et désobéissante existe encore. Il ne faut pas lui taper sur la gueule (encore moins la tuer) et l'écouter, la faire participer. C'est pas gagné. La ministre de l'écologie, Ségolène Royal n'en a même pas invité un lors de la réunion après le drame pour tenter une paix négociée. Royal va jusqu'à réclamer à cette table ronde, « l'évacuation immédiate du terrain ». A-t-elle vraiment compris la situation ? Elle qui confirme qu'il y aura de toutes les façons, un ouvrage…
Ils feront tout pour prouver que « mourir pour ses idées », c'est stupide et bête, insultant ainsi les pages de l'histoire les plus héroïques. Car après tout, ils feront toujours en sorte que nous restions tranquilles, sages, inquiets, cachés, repliés sur nous-mêmes, comme la chèvre de Monsieur Seguin, dociles et caressants…

Mission réussie ?

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