La Tyrannie de l'Algorithme

Les entreprises et les sociétés de la Silicon Valley ont une image cool, fun (tellement tendance qu'il faut un mot en anglais pour le définir, c'est vous dire le degré de cool). C'est la pointe de la modernité, de l'avant-garde. Google, Facebook, Apple, etc. sont des entreprises à l'image positive et ils entretiennent cette image mensongère, tentant de convaincre le peuple qu'ils agissent avec les meilleures attentions pour le bien de l'humanité. Humanistes qu'ils nous disent être.




Bien sûr on est loin du compte. Evgeny Morozov, chercheur en histoire des sciences à Harvard livre son dernier essai en France et démasque ces sociétés dans leurs véritables intentions : « Pour tout résoudre, cliquez ici » (FYP éditions). Ce discours bienfaiteur de la planète et des hommes du monde numérique et friqué cache encore la promotion d'un capitalisme toujours plus sauvage, plus libéral et plus intrusif. Et même presque autonome car fonctionnant, lui aussi, par des algorithmes analysant, décidant tout seul.

Morozov a nommé cette idéologie, ce discours bien huilé et bien manipulateur, on va le voir, le « solutionnisme ». Les entreprises du numérique prétendent en effet résoudre tous les grands problèmes de l'humanité, politiques et sociétaux, par ses outils : programmes, algorithmes, applis, etc. Pour cela, le premier des fondements c'est tout ramener à l'individu et abandonner l'idée du collectif. Une sorte de refus du politique noble, une idée force de Thatcher et des ultra-libéraux à savoir : il n'y a plus de société, que des individus. Rejeter le collectivisme, c'est rejeter toute idée de gauche, bien évidemment, rejeter la résolution intelligente des problèmes majeurs de notre époque pour une solution impossible et presque divine par l'individualisme…

Prenons par exemple deux de ces problèmes majeurs.

Le bouleversement et le réchauffement climatique. Silicon Valley pense résoudre ces catastrophes annoncées par les smartphones et les objets connectés qui vous guideront dans les économies d'énergie, les émanations de CO2, des propositions pour les meilleurs choix pour la planète, l'environnement. On est bien dans l'écotartufferie tendance Nicolas Hulot et Yann Arthus-Bertrand, sauvetage de la nature par la révolution de la brosse à dent (en effet, il suffit de fermer son robinet quand on se brosse les dents pour préserver l'eau de la Terre… ). Les ressources sont pillées en grande majorité par les industries et l'agriculture intensive et le peuple n'a pas choisi cette forme de surconsommation de produits sur-trimballés, sur-emballés et tout pourris, mais bon, autant rendre ce peuple coupable et responsable de sa propre perte et laisser le business tranquille.

Autre souci massif d'un monde presque entièrement occidentalisé, l'obésité. Là, pareil, suffit de voir la nouvelle campagne interplanétaire de Apple pour comprendre la technique principale du « solutionnisme ». On va pratiquer le « self-tracking », on va laisser le petit ordinateur de poche collecter toutes les informations personnelles sur toutes ses activités (une mine de données offertes généreusement au propriétaire et fournisseur de réseau…) pour lui permettre de programmer notre emploi du temps, de faire des choix multiples à notre place. Au revoir, libre arbitre et esprit critique. On prend ainsi pour acquis que le problème de l'obésité n'est que la faute des mauvaises habitudes de l'individu. Vision bien réductrice du problème et de sa solution. Une fois de plus culpabilisation du peuple pour mieux masquer de bien plus lourdes responsabilités qui demanderaient des solutions politiques, législatives, collectives quoi : Rien sur le pouvoir sans limite des groupes agroalimentaires surchargeant de sel, de sucre et autres colorants, rien sur les publicités qui s'adressent cyniquement aux enfants dès leur plus jeune âge, rien sur les choix de vie axée sur la bagnole au détriment de la marche à pied, etc.

La réponse standard que montre bien dans son bouquin Morozov est : le problème vient de l'individu. Et dans ce capitalisme numérique, la solution est d'oublier la politique pour la remplacer par un algorithme. Celui-ci s'insinue donc dans nos vies par toutes les fenêtres : c'est lui qui choisit ton chemin, tes activités, ta bouffe, tes sorties, le film et la musique que tu apprécieras. Et au-delà, l'algorithme gère déjà Wall Street, tout le capitalisme financier, monstre qui n'a pas fini de se retourner contre son créateur.

Bienvenue dans la tyrannie de l'algorithme.

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