Le grand méchant russe

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Dans le peu d'analyse que peut contenir un « sujet » du journal télévisé, puisque depuis les écoles de journalisme on décrète que le « sujet » en télé ne doit pas dépasser 1 minute et 20 secondes, la tendance à la simplification voire à la caricature est courante, et même indispensable. Ainsi, quand les médias traitent d'un pays bouleversé et complexe comme la Russie aujourd'hui, on prend juste le pouls, l'état de l'éternel grand méchant ours russe. Le redoutable et immense pays de la perpétuelle « dictature » tenté par l'invasion, l'impérialisme. C'est l'indéboulonnable peur des chars russes aux portes de nos villes, le communiste couteau entre les dents. C'est très con et débile mais c'est la petite musique de fond que l'on entend immanquablement derrière les courts reportages inconsistants des grands messes journalistiques.

Pourtant, depuis la chute de l'Union soviétique dans les années 1990 et le traitement de choc ultra-libéral auquel le pays a eu le droit sous la direction enivrée de Elstine, la Russie est en droit de se méfier des intentions et des influences des autres nations quant à son avenir. Moscou est en droit de considérer que le concert mondial préfère voir le grand ours étendu, impuissant et dans l'impossibilité de se relever. Facile dans un instantané de la situation du pays de ne que voir le règne autoritaire de Poutine le va-t-en-guerre avec le culte de la personne qui va avec et qu'affectionnerait l'âme slave.

Prenons le temps d'approfondir l'histoire et la géopolitique pour ne pas rester à cette vision caricaturale, vision qui permet de nous faire avaler n'importe quoi comme les reportages de BHL ressuscitant l'ogre russe dans les ruinesfumantes géorgiennes dans un manichéisme crétin et russophobe. On ne peut pas oublier et ne pas prendre en compte ces années 1990 de destruction d'une nation par le ravage libéral, l'anarchie sauvage du capitalisme laissant un héritage indigeste et terrible d'inégalités abyssales, de santé publique dévastée, d'éducation à l'abandon. Sont sortis gagnants une poignée d'oligarques pourris et mafieux tenant le pays et ses richesses grâce à des trafics, des combines. Je me souviens encore des articles lus pendant cette décennie de pauvres Russes se nourissant avec de l'écorce d'arbres bouillie pour se mettre quelque chose dans le bide. L'arrivée du capitalisme fut une chute vertigineuse de l'espérance de vie et encore en 2005, l'homme russe pouvait espérer en moyenne atteindre l'âge de 59 ans seulement (74 ans aux USA).

« Alors c'est ce saccage, cette dévastation que le capitalisme, la liberté ? » pouvait bien se demander le peuple russe. Un véritable saccage programmé par l'ennemi occidental mené par les Etats-Unis, tout portait à le croire. De fait, s'en suivent les pertes de pays périphériques de l'est qui faisaient aussi la puissance autrefois de l'URSS. Ces changements de régime prenaient l'apparence de révolutions super fun, avec des couleurs ou des fleurs. En fait, elles étaient bien préparées puis organisées sous la supervision des Ricains par le biais d'ONG (organisations non gouvernementales) écrans. D'où ce marketing autour d'une couleur (révolution des roses en Géorgie en 2003, révolution orange en Ukraine en 2004, Moldavie et Kirghizstan en 2005). Derrière également l'influence toujours de l'OTAN (Organisation de l'Atlantique Nord) qui continue d'exister et d'inclure des pays sortant de l'aire soviétique, l'OTAN dont la création en pleine guerre froide était de lutter contre les Soviétiques. Pourquoi cette organisation internationale ne s'est-elle pas dissoute après la chute de l'URSS, si ce n'est de ne pas cesser de lutter contre toute renaissance russe ?

Après le désordre et le pillage d'un grand pays, on peut comprendre que le peuple se soit trouvé uni grâce et autour du belliqueux et autoritaire Poutine, lui qui réussira à faire revenir dans le giron de la nation ses richesses et sa force diplomatico-militaire. Surtout que l'étau, entre l'ouest donneur de leçon et une Chine qui presse économiquement et démographiquement, semble se serrer toujours un peu plus. La Russie joue alors les cartes qu'il lui reste et elles ne sont pas très nobles : guerres crades en Tchétchénie, alliances économico-politiques avec des dictatures satellites, intervention musclée pour les Ossètes en Géorgie, soutien à l'Iran ou la Syrie de El-Assad, etc. Evidemment, le jugement occidental est aisé mais cette situation diplomatique russe est bien la conséquence de tout cet enchainement de désastres pour la Russie. La « bête russe » est ce que l'histoire cruelle en a fait.

Maintenant, en est-on à un retour du tsarisme comme la mesure journalistique de Libération faisaitréférence lors des dernières élections ? Quand on regarde les résultats électoraux de décembre 2011, on peut douter de cette nouvelle caricature de la scène politique russe. Le parti de Poutine a sérieusement reculé au profit des autres formations. On pourrait se réjouir de ce rééquilibrage démocratique mais les médias occidentaux préfèrent une fois de plus simplifier à outrance. Ce sera donc le grand méchant Poutine contre les gentils opposants démocrates. Et peu importe que dans cette masse d'opposition bien complexe soient présents des fachos ethnico-nationalistes, des anciens seconds de Elstine pronant, sans rire, un retour du libéralisme sauvage et autres animaux politiques douteux... On nous refait le coup de la révolution marketing et cette fois, ce sera la « révolution blanche » ou pourquoi pas le « printemps des neiges ». Tout est bon pour remettre à terre l'ours russe.

Le peuple, malgré quelques errements remarqués à certains bureaux de vote, a bel et bien choisi. C'est Poutine. Pour le sociologue Leonti Byzov, le peuple russe a choisi « la prison dorée de la stabilité poutiniste ». Les médias couvrent l'info en repeignant une fois de plus l'ursidé menaçant prêt à bondir, à envoyer ses chars dans les capitales mais qu'est cet épouvantail usé face au monstre américain, pour prendre le meilleur exemple, gendarme auto-proclamé du monde, apprenti sorcier dans ses agissements secrets et hasardeux dans l'avenir des Etats. Bien plus vicelard et dangereux est ce monstre made in USA. Pour la Russie, un des agents destabilisateurs, marionnette des Etats-Unis, est la star des blogueurs d'oppositionAlexei Navalnyi. Prêt à tout pour arriver à ses fins, chute de Poutine et siège au pouvoir, il fricote, s'allie avec n'importe qui, même les partis les plus puants de la fierté de la race pure russe. La rengaine « mieux vaut Hitler que Staline » perdure. Déjà que les monstres créés après l'ère chaotique libéral, à savoir les oligarques russes, commencent déjà à déborder dans nos contrées, blanchissant leur argent sale dans les clubs de foot (Chelsea avec Abramovitch) et les clubs huppés de Londres ou Paris, de côte d'Azur ou de Chamonix. Ca revient toujours dans la gueule de l'apprenti sorcier, bien plus systématiquement que les coups de nerf d'un ours fatigué de subir les coups de fouet et les clichés...

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