Intro à la saison 2012/2013 : "La Grande Régression"
C'est le grand nivellement vers le bas
des capacités intellectuelles. Après une lente ascension continue
au rythme de l'Histoire de l'éducation, des savoirs, pour un rêve
plus ou moins partagé d'une égalité des chances. Mais aujourd'hui,
nous ferions marche arrière à une vitesse hallucinante. Dans les
pays riches, industrialisés, éduqués, occidentaux, nous en serions
là... La grande régression. Elle prend plusieurs formes, certes,
mais la pire, la plus flippante, c'est celle qui s'impose avec le
consentement de la population. Dans les salons, les salles de
spectacles, dans les soirées, à peu près partout, on « débranche »
volontiers son cerveau, on ne réfléchit plus au nom du
divertissement pur que l'on croit inoffensif, on bloque ses capacités
cognitives en faisant aveuglément confiance au journaliste au look
baroudeur, à l'intellectuel emporté et éloquent, au reportage ou
au film qui claque et qui choque, à l'oeuvre de toute beauté dont
le fond se cherche encore, etc. De la positive attitude au carpe
diem, on se persuade comme on peut de l'abandon total du recul et de
la réflexion. Et puis, en étant sûr, avec prétention, que l'on
est bien plus fort que ces crétineries... qui bien vite celles-ci
nous possèdent. Moyen d'évasion que le système autorise, de la
teuf perpétuelle, du programme « qui change les idées »
(remarquez le double sens), de la politique plus attrayante quand
elle est spectacle alors qu'elle est notre principal moyen de lutte,
la régression use de l'addiction pour mieux nous avoir... Temps de
cerveau disponible par les moyens les plus fourbes, et n'allez pas
croire que vous êtes au-dessus de tout ça, que c'est de la parano
ou de la théorie du complot, c'est un système désormais bien en
place, compliqué, aux mille rouages consciencieux mais
majoritairement inconscients de leur rôle dans la grande machine à
lessiver les esprits...
Bref, pourvu que ça divertisse, que
l'on scotche la bouche bée au goutte à goutte de salive, pour ce
qui est de l'analyse posée du fond, du message, de l'exposé, du
propos et de la problématique, nul besoin.
Attention, aucune accusation, aucune
insulte dans cette saison puisque j'ai longtemps pratiqué cette
douce et irrésistible régression. Mais j'apporte justement mon
témoignage pour donner l'exemple et prouver qu'on peut s'en sortir.
Que le bouton « ON » de son cerveau peut à tout moment
être rallumé, même dans les moments où l'on croit qu'il ne faut
surtout pas le relancer... C'est vrai que l'on peut craindre les
réactions neuronales face à une télé-poubelle quelconque, un
pop-corn movie au budget inimaginable, une chanson multi-diffusée
sur les ondes FM ou le reportage expliquant une situation
géopolitique épineuse dans son format standard de une minute et 10
secondes.
Lutter quotidiennement contre ce que je
nomme « La Grande Régression », ce n'est pas tout
intellectualiser et fuir le divertissement. Non, bien sûr. Kiffer,
c'est vital. Mais c'est plutôt une forme de vigilance face à ce que
nomme l'ancien directeur du Monde Diplomatique Ignacio Romanet, « les
propagandes silencieuses », celles qui, bien insérées au sein
du kiff divertissant, du passe-temps anodin au document choc,
influence, contrôle et conditionne les masses, les cerveaux pas
assez méfiants et sans protection.
Et il serait trop facile de simplement
fuir, tout éteindre, tout jeter, de diaboliser les outils (genre « à
bas la télé », comme si, étant donné le nombre de conneries
écrites et publiées, on condamnait les crayons...) et de vivre de
plus en plus reclus, déconnecté. Hors de question !
C'est un exercice périlleux que de
lutter contre la Régression. Il faut être sérieusement informé
(Monde Diplo, CQFD, Fakir, Décroissance, Acrimed, etc.) avant
d'affronter les infos et les entertainment main stream, ou, minimum,
s'armer de bagages indispensables (cf. « Petit cours
d'auto-défense intellectuelle » de Normand Baillargeon). Et
même avec tout ça, on se fait continuellement avoir. Il faut dire
que les propagandes sont de plus en plus vicieuses et complexes, à
tel point que parfois, même les programmes que l'on croit clairement
radicaux et critiques ne sont que des leurres qui, au fond, ne
véhiculent que des idées ne bousculant en rien l'ordre établi et
le système foireux du marché et du capital...
Alors, aux armes, aux cerveaux !

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