Frozen River


Un film de Courtney Hunt (2009)
Avec Melissa Leo, Misty Upham
Genre : Thriller social "quart-monde made in USA"
Verdict : Petit BIJOU



Ce film est une peinture âpre, dure, brute de cette Amérique Quart-monde post crise. La réalité sociale loin des récits de winners. Cette Amérique endettée jusqu'au cou vivant en caravane pourrie au cœur d'un monde extérieur glacial et mort comme cette ville endormie sous la neige, décor du film. Aux States, on ne vit plus le rêve américain, on survit à crédit.
On peut presque parler d'un thriller social tant le suspense qui nous tient jusqu'à la fin est proche de celui d'un polar. Pourtant l'enjeu du scénario, c'est seulement de ne pas sombrer dans les dettes, de se retrouver ruiné, dépossédé et expulsé sans toit. Surtout quand le dehors, c'est le froid glacial d'un hiver coriace. On suit donc cette mère de deux mômes qui courent d'un petit boulot pourri à la recherche d'un mari démissionnaire et joueur compulsif qui a piqué les économies. Elle est seule et son homme ne restera qu'une absence, un fantôme. En recherchant ce spectre à la trace, elle tombe sur une indienne solitaire vivant dans la réserve, dans une caravane pourrie qui a « emprunté » la bagnole du mari disparu. Et par le biais de cette rencontre, la mère, magistralement interprétée par Melissa Leo, découvre un moyen de se faire du fric vite fait et apparement sans trop de risque. En effet, son double « coup de chance » est d'avoir un véhicule à coffre opaque et d'être blanche, ce qui permet de faire passer la frontière toute proche avec le Canada à des clandestins sans être arrêtée par les flics... Le faisant une fois avec cette Indienne qui connaît la combine, elle comprend que quelques voyages avec une liasse de biftons au bout pourraient être la solution à tous ses problèmes.
C'est la confrontation entre le quart-monde d'un pays riche et le tiers-monde, des pauvres prêts à tout pour venir aux USA. Dans cette misère globalisée, des misérables exploitent les plus misérables encore. On ferme les yeux, on éteint le cerveau et on fait ce que l'on a à faire pour survivre dans ce monde de merde. Chacun pour sa gueule, loi du plus fort. Un système pyramidal terrible et affreux où la malheureuse mère ne semble pas avoir le choix de refuser. La morale n'a plus de poids. Elle comprend pourtant très vite la réalité de ce trafic d'humains : ils sont esclaves, obligés de travailler dans des fabriques clandestines dans des conditions horribles pour rembourser les frais de leur voyage, leurs papiers confisqués... Des Chinois, des Pakistanais, etc. Pour faire ce simple voyage, on éteint sa conscience, complice et résigné. Etat des lieux impitoyable de notre monde.
Tout tient comme un château de cartes et on regarde cette histoire se doutant forcément de l'issue tragique. Car en plus du risque permanent d'être démasquées, la mère et l'Indienne doivent à chaque voyage le coffre plein traverser la frontière incognito par une grande rivière glacée. La glace va forcément se rompre ne cesse-t-on de se dire... Et c'est l'une des plus belles métaphores du film, cette idée de frontière instable, une idée de frontière très américaine depuis le Grand Ouest des Westerns jusqu'au concept Kennedien. Les deux personnages désespérés, poussés au pire par la pauvreté et le crédit, sont les nouveaux pionniers des Etats-Unis.
Le dernier acte du film s'amorce par un terrible épisode christique. Le bébé caché dans un sac d'un des clandestins que la mère, ne le sachant pas, croit bien faire, avec des bonnes idées patriotiques bushiennes, en abandonnant le sac dans la neige car le couple clandestin étant pakistanais, il y a risque de terrorisme ! Et puis, la tragédie devient miracle à la veille de Noël. Cet acte divin devait sans doute être un signe dissuasif pour les deux femmes mais elles retentent un voyage. Et là, tout va craquer, dans tous les sens du terme. L'habileté du scénario et le génie du film réussissent à transformer cette fin en une sorte de happy end puisque dans le malheur la conscience enfin s'éveille, les personnages centraux s'émancipent d'un système pourri et le salut, tout relatif, apparaît dans l'entraide, la solidarité et la prise de responsabilité...
Terrible constat d'une société américaine où de pauvres malheureux courageux ne parviennent pas à obtenir le minimum. A l'image de l'héroïne qui ne parvient pas à enregistrer son message de répondeur comme une impossible preuve qu'elle existe, un impossible appel à l'aide et à la communication. Le géniallissime Frozen River est un premier chemin de croix des classes populaires américaines divisées vers une cohésion sociale, une union qui fait la force, premier pas vers une lutte de classes...

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