Emmurés

Ce sont les 20 ans de la chute du Mur de Berlin. En 1989, j'accueillais la nouvelle avec un enthousiasme naïf comme si le monde libre allait pouvoir entonner gaiement « we are the world, we are the children... ». Cette même naïveté qui, quelques années plus tard me fera prendre fait et cause pour le traité économique européen en pressant chaque personne en âge de voter de glisser un bulletin « oui » dans l'urne pour moi... Plus que crédule, fallait vraiment être con.
La célébration du mur écroulé, symbole de la fin de la guerre froide et du triomphe du capitalisme, bat son plein. Documentaires, cérémonies, témoignages avec sanglots dans la voix, etc. A partir de ce jour-là, le monde devait être différent, la paix allait régner s'imposant aisément dans les moindres recoins de la planète encore en guerre. La promesse est complètement oubliée aujourd'hui. On a même, vingt ans plus tard, une multiplication des murs à travers le globe. Laissez-moi en faire un inventaire non-exhaustif entre les murs actuels, les murs en cours et les murs en prévision.
Les deux vedettes murales sont, bien sûr, les frontières high-tech des USA et d'Israël. Les Etats-Unis ont peur des immigrés du Sud et pour plaire aux électeurs il fallait faire quelque chose de balèze. Le plus incroyable est que l'idée vient des Démocrates, voulant doubler sur leur droite les Républicains sur le sécuritaire et la xénophobie, qui dans les années 1990 en commanderont la construction en Californie. Depuis l'idée est admise par tous, dans les deux camps, comme une nécessité alors qu'en privé, ils reconnaissent que c'est une illusion perverse. Caméras, détecteurs de mouvement, barbelés, fossés... Bush Jr en a terminé les plans pour que cette muraille, une fois achevée, rivalise dans sa longueur avec celle des Chinois et atteigne les 3200 kms. Chaque citoyen du monde peut d'ailleurs participer à la surveillance de la frontière grâce à Internet qui donne accès aux images 24/24. Des Américains « modèles » sur place collaborent aussi avec les « border patrol » dans la chasse aux immigrés clandestins. Tout ceci n'est qu'une mise en scène puisque le mur est infranchissable sur certaines zones tandis qu'il est une passoire sur de grands espaces désertiques obligeant les clandestins à affronter le désert à pied.


Mur USA/Mexique










En Israël, le mur est, lui aussi, agrémenté de joujoux technologiques de toutes sortes. Il est haut de 8 à 9 mètres et mesurera en longueur à terme près de 700 kms. Il se permet des écarts avantageux pour les Israéliens par rapport à la ligne verte de 1967 protégeant et légitimant les colonies en Cisjordanie. Il y a une entraide entre les Etats-Unis et Israël dans la construction de leur mur respectif, une alliance des sociétés de défense et de technologie de surveillance. Et en parallèle, un échange des artistes muraux de Palestine et du Mexique, les exclus de l'autre côté qui utilisent cette séparation hideuse et honteuse comme un moyen d'expression, un cri (exemple de lutte contre ce mur avec les anarchistes contre le mur )...


Trompe-l'oeil sur le mur israélien





















Si encore il n'y avait que ces 2 murs mastodontes, mais il y en a partout et plus encore en projet. Petit tour du monde des murs de la planète :
Sur le continent américain, les USA prévoient déjà une nouvelle enceinte sur la frontière canadienne pour compléter la panoplie de forteresse du pays de la liberté et de la démocratie...
Sur le continent africain, l'Afrique du Sud continue son mur pour empêcher les miséreux du Zimbabwe de venir dans le pays le plus riche d'Afrique, tout à côté le Botswana en a fait autant face à ces mêmes miséreux, au Maroc on adore les murs aussi avec ces talus qui ne disent pas leur nom pour contenir les rebelles du Sahara occidental et la triple paroi infranchissable qui protège les enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla « prises d'assaut » par les candidats clandestins pour le « paradis européen », et puis en Egypte avec ce mur face à la bande de Gaza, porte ouverte, si l'on peut dire, à toutes les dérives dangereuses de galeries artisanales souterraines et qui a participé au massacre des populations civiles par les Israéliens en les enfermant dans une zone de guerre pendant l'opération « Plomb durci » de décembre 2008-janvier 2009.


Mur de Ceuta et Melilla













Sur le continent asiatique, en Inde des murs ont été construits pour se séparer clairement du Pakistan et du Bangladesh, un mur sous tension entre les deux Corée et avec la Chine, un mur ouzbek avec le Kirghizistan, en Arabie saoudite et au Brunei des murs sont bâtis sur toutes les frontières, les Thaïlandais en prévoit un avec la Malaisie, le Koweït en dessine un face à l'Irak quand dans la capitale de celui-ci les occupants américains construisent des murs pour délimiter physiquement la zone verte, tandis que le Pakistan finit les croquis du sien face à l'Afghanistan.
L'Europe n'est pas en reste, elle, qui célèbre pourtant la chute de celui de Berlin. A Chypre, un joli mur couronné de barbelés sépare les zones turque et grecque, en Irlande du Nord les murs britanniques existent encore... Mais le plus imposant est celui de Padoue en Italie, car les murs se multiplient aussi dans les pays mêmes. Ainsi dans cette ville italienne sous mandat démocrate de gauche, un mur en acier de 84 mètres de long et de 3 mètres de haut sous surveillance policière protège un lotissement de classe moyenne aisée d'une banlieue ghetto d'origine immigrée africaine.


Mur de Padoue "contenant le ghetto"











Les murs dans les villes européennes ou étasuniennes se construisent à toute vitesse. Dans notre bel hexagone, des résidences privées souvent proches des lotissements de Wisteria Lane de Desperate Housewives, pullulent avec des parois de plus en plus hautes, des grilles, des portails télécommandés, des caméras consultables depuis le salon, des vigiles. A Nantes, lorsque j'habitais dans le quartier Monselet j'en voyais de plus en plus. Oubliées les livraisons de pizza sur un coup de tête ou les visites surprises des amis, dans ces cités fortes, on respecte les plannings (site d'un des principaux constructeurs en France de ces résidences forteresses notamment à Nantes le groupe Monné-Decroix filiale du Crédit Agricole avec tous les plans détaillés).
Et pour aller toujours au plus près des murs les plus individuels et locaux, comment ne pas évoquer les bordées de thuyas nous coupant de tout voisinage quand ce ne sont pas carrément les murs de bétons ornés de bris de tessons de bouteilles sur le haut ? Ou les alarmes à toutes les portes couplées au verrouillage automatique centralisé ? Et dans le monde virtuel, le nombre de passwords, de mots de passe, de codes à retenir ? Jusqu'au fire-wall, les pare-feu, les filtres qui nous protègent dans la jungle du Web où tous les avatars cachent des possibles criminels, du pirate au violeur...
Non, 1989 n'a pas sonné le fin du mur. L'emmurement est un processus qui n'a fait que s'accélérer dans le monde et dans nos vies. La raison de la construction des murs est pratiquement toujours au nom de la sécurité. Pourtant on sait que ces protections sont à chaque fois inefficaces. Chaque année le nombre de personnes tentant de les traverser augmentent. Ils n'ont plus rien à perdre et misent le tout pour le tout. Motivés par un avenir meilleur, ils traversent prenant des risques insensés : que ce soit atteindre l'Occident ou la promesse d'une contrée un peu plus riche, déjouer les serrures pour toucher du doigt des trésors, une terre promise ou un simple autoradio. Un économiste indien, Baghwati, évoquant le mur avec le Bangladesh, exprime cette inefficacité secret de polichinelle en disant « la construction de la clôture était le moyen le moins périlleux de ne rien faire tout en ayant l'air de faire quelque chose. ». Le mur, c'est du théâtre, de la mise en scène, du clientélisme électoral et démagogique. Mais c'est surtout le symbole de la mort de tous ceux qui tombent dans leur tentative désespérée de la traversée, de la séparation des peuples et des familles, de la perte de terres, la perte de revenus, la perte de l'espoir, la perte de dignité et même la destruction de la nature... Le mur est le symbole de l'échec de l'humain.
Le mur, c'est le dedans et le dehors, « eux » et « nous ». C'est la peur de l'Autre. Un expression de la xénophobie pure et simple avec la peur de l'invasion par le différent. Une aberration à l'heure de la mondialisation avec ses beaux discours de fin des frontières et de libre circulation des biens, des marchandises et des personnes. En fait le fossé entre riches et pauvres s'exacerbe, s'hypertrophie. Le mur, en résumé, est celui entre le riche et le pauvre. Entre le premier et le Tiers-Monde. Entre le Premier et le Quart-Monde. Alors reste à conclure par le bon mot de Daniel Mermet dans une de ses émissions sur France Inter (excellente émission de la semaine dernière à écouter avec des témoignages des rescapés de la traversée de plusieurs murs précédemment cités), le mur qu'il faudra faire tomber après cette analyse est celui surpuissant de New York, le WALL... STREET... Pour retrouver le chemin vers un progrès synonyme de monde meilleur pour tous et pas pour une poignée de privilégiés cachés derrière ses murs.

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