Portrait au Chatardland : TF1, univers impitoyable

« A la base, le métier de TF1, c'est d'aider Coca-Cola, par exemple, à vendre son produit (…). Or, pour qu'un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau humain disponible. » Cette citation est désormais célèbre mais, à la relire on redécouvre à chaque fois le vrai visage de la chaîne privée TF1. Patrick Le Lay affirme cette vérité cynique en 2004 dans un bouquin adressé au patronat français, « Les Dirigeants face au changement ». Tel un cuistot à succès, il donne à ses collègues la recette secrète d'une chaîne de télévision.
Mais reprenons l'histoire de la première chaîne du pays depuis le début, la naissance de TF1 lorsqu'elle se privatise en 1987. François Léotard, alors ministre de la Culture et de la communication, lance le basculement dans le privé de la première chaîne le 14 mai 1986 et veut « favoriser l'existence d'un service privé de qualité ». Va se mettre en place une sorte d'appel d'offre pour la prise en main avec l'assurance de valeurs nobles de culture, de qualité de cette chaîne TV prémium. On peut revoir toutes les étapes comiques et mensongères de cette privatisation par des extraits vidéos de l'époque dans un dossier du Monde.fr. Comiques sont les auditions auprès du CSA de l'époque alors présidé par Hervé Bourges, des candidats au rachat de plus de 50% de la chaîne. Et en particulier, les promesses faites par le gagnant, Bouygues et ses représentants parmi lesquels se trouve Bernard Tapie. Un irrésistible montage est visible sur le site de la Télé Libre reprenant les arguments de vendeur de savon de l'équipe Bouygues entrecoupés d'extraits des programmes les plus emblématiques de TF1 depuis. Car, les engagements que le groupe de bâtiment mené par le visionnaire télévisuel Patrick Le Lay, déjà, sont tellement risibles lorsque l'on connaît la première chaîne aujourd'hui que l'on pourrait exiger que soit confisqué TF1 pour arnaque éhontée. Etaient promis alors : 26 films de ciné-club par an, 8 concerts de nusique classique, 8 spectacles lyriques et chorégraphiques (citant les festivals d'Aix, de Bayreuth ou d'Orange), pas plus de 6 minutes de pub par heure (on dépasse les 12 minutes aujourd'hui), etc.
En fait tout va aller très vite à partir du 16 avril 1987 lorsque le constructeur de maisons obtient les clefs de TF1. En septembre de la même année, la Commission Nationale de la Communication et des Libertés (CNCL, CSA de l'époque avec plus de pouvoirs) épingle déjà Bouygues pour l'absence de productions françaises (déjà le mitraillage de séries US) et la publicité grossière et agressive à peine dissimulée dans des émissions hautement culturelles comme « Intervilles », chef d'oeuvre de lyrisme et de chorégraphies... Et puis le 19 septembre, dans l'émission de débat « Droit de réponse », Michel Polac évoque la pratique du financement des partis politiques par la concession de grands travaux, prenant l'exemple de Bouygues obtenant la construction du pont de l'île de Ré. Immédiatement, le présentateur est licencié : censure, omerta oblige, point final à toute indépendance sur la chaîne fraîchement privatisée... TF1, univers impitoyable des cerveaux disponibles et des connivences politiques, est bel et bien né.
En 1989, s'impose à 13 heures Jean-Pierre Pernaut, le roi de l'audimat et de l'info-sourire sans stress, régionalisme et news chasse pêche traditions, populo et poujadisme light. Est-il besoin de la présenter? L'information sur TF1 change du tout au tout. Bruno Masure, alors présentateur vedette, témoigne de ce basculement en toute sincérité : « Avant on avait les pressions politiques, là, c'est les pressions économiques. C'est-à-dire qu'il y a des annonceurs très puissants qu'il ne faut pas chagriner. C'est vrai qu'on avait des débats en conférence de rédaction quand on mettait en cause des grosses boîtes comme Nestlé : qu'est-ce qu'on fait, qu'est-ce qu'on ne fait pas, consultons le service juridique, etc. Ce sont des gens qui annoncent chez nous, alors si on les emmerede, ils vont supprimer leur budget. C'était beaucoup plus ce style de discussions. » (documentaire Pouvoir et Télévison, 2006, France 5). Pernaut sera le meilleur des petits soldats du secteur privé et des grosses boîtes, puisqu'avec son émission à succès « Combien ça coûte », il va se spécialiser dans la dénonce du gaspillage de l'argent... public, bien-sûr.
Dans les années 1990, la première chaîne va presque mettre au grand jour sa connivence avec le monde politique en voilant à peine son soutien total à Edouard Balladur. Manque de bol, c'est miser sur le mauvais cheval. En 1994, Pierre Carles, documentariste underground génial, se procure une vidéo montrant très clairement la connivence et la complicité des politiques et de TF1 : François Léotard, encore lui, et Etienne Mougeotte discutent à bâtons rompus devant une caméra qui tourne sans qu'ils le sachent. Sont abordés des sujets assez fâcheux sur les obstacles mis à Antenne 2 et FR3 pour ne pas faire de l'ombre à TF1, en comprenant les manoeuvres sous-entendues dans les institutions politiques... Dans son excellent doc « Pas vu, Pas pris », Pierre Carles confronte cette vidéo aux plus célèbres journalistes du PAF et leur gêne est cyniquement tordante. Canal Plus refusera de diffuser ce documentaire puisque, déjà, sur la chaîne cryptée, l'indépendance commence à disparaître...
La publicité clandestine, bien qu'interdite, se développe sur la chaîne TF1. Ainsi les grands héros récurrents à succès et à audimat sur leur cible favorite car surconsommatrice, la ménagère de moins de 50 ans, ont des contrats avec des grandes marques représentées dans les épisodes en prime-time. Navarro roule en Renault, Julie Lescaut en Peugeot. En 2004, le CSA enfin fait la grimace et donne un avertissement à TF1 car le dernier épisode de « Commissaire Valence » était vraiment qu'un grand spot promotionnel pour la Peugeot 407. Poudre aux yeux...
En 2001, Patrick Le Lay est outré par le phénomène « Loft Story » qui fait le succès de M6 et dont tout le monde parle. Pour lui, il s'agit de « télé-poubelle » et promet que TF1 ne diffusera pas de TV-Réalité... 5 ans plus tard, la chaîne renouvelle et étoffe son contrat avec Endemol, le roi néerlandais du genre et multiplie des émissions passées de Télé-poubelle à véritable Télé-décharge (Ile de la tentation, Kho-Lanta, Nice People, Mon incroyable mari, Star Academy, Confessions intimes,... ). Comment TF1 aurait-elle pu passer à côté de ce concept de télévision voyeuriste où le conditionnement à l'élimination est une véritable préparation du peuple au licenciement facile et accepté... « Vous êtes le maillon faible ! Au revoir ! »
Bien-sûr, il aurait aussi fallu évoquer les séries ricaines à la con, les exploitations de la misère pour faire des tonnes de blé type « sans aucun doute » ou encore les stars emblèmatiques comme le trash reality Morandini, les humiliateurs mielleux Bataille et Fontaine ou le trou du cul hétéro-beauf Cauet... Bref tellement de facettes à TF1, des facettes toutes plus hideuses et révoltantes les unes que les autres. La problématique évoquée est plus cette première chaîne bradée il y a plus de 20 ans à Bouygues sur des promesses non seulement non tenues mais carrément à se torcher avec, puisque devenue espace de vente de cerveaux dispos, n'est-ce pas une justification suffisante pour reprendre la chaîne et enfin faire ce qui était prévu ?
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