L'hypermarché, temple du marché


Il faut se rendre compte qu'il s'agit bien du paroxysme, de la plus importante concentration de tous les travers de notre mode de vie qui sont réunis en un lieu survisité : l'hypermarché.
Je suis un enfant de la grande distribution. Leur nombre a explosé pendant mes premières années. Les hypers, les supers, c'est là où on va chercher les « trucs » qu'on consomme, on les stocke par paquets de 3, de 6, de 12... En surgelé, frais, conditionné, etc. Edouard, c'est devenu un pote, « on va chez Edouard ». C'est lui qui créa le premier en France en 1949 à Landerneau. Depuis on les différencie par la taille; l'hypermarché c'est au-dessus de 2500 m2 et le supermarché, c'est entre 400 et 2500 m2. Un enfant de la grande distribution, ça croit que tout est disponible dans les rayons de cet endroit magique où il n'y a pas de ciel, où il fait toujours la même température, où la musique en sourdine vous fait chantonner, où les rues sont celles des chariots qui se croisent entre les vides et les pleins... Un enfant de la grande distribution, ça a perdu la notion des spécialités de sa région, des fruits et légumes de saison, des produits authentiques, etc. Drôle de vision de la réalité qui nécessite une totale rééducation sur la nature, le cycle, etc.
Et puis ouvrir les yeux sur la réalité du fonctionnement de ce lieu à la « Brazil », à la Gilliam.(rapport 2000 sur les grandes surfaces) D'abord son installation, ces contrats avec les municipalités qui frôlent la corruption du pouvoir politique pour les faire venir, sous des idées reçues de création de richesses et d'emplois. Quand on étudie vraiment les conséquences de l'ouverture de ce type d'établissement on constate que l'hyper détruit plus de postes dans des commerces de proximité, qui mettent la clé sous la porte vitesse grand V, qu'il n'en crée. Et puis, quels postes créés ? Sans oublier la culpabilité de ces grandes enseignes dans la désertification rurale à l'origine de la mort de centaines d'exploitations agricoles à taille humaine. Comment ? Par le goulot d'étranglement que sont les centrales d'achat des produits pour remplir les rayons. Ces centrales ne sont plus que 5 en France. Avec des pratiques de mafieux, genre « on va vous faire une proposition que vous ne pourrez pas refuser ». Les 5 puissances dans l'ordre : Carrefour, Lucie (Leclerc et système U), Opéra (Casino, Monoprix, Leader Price, etc. ), Intermarché, Auchan. Ils imposent des stocks gratuits, des marges assassines, baisses de prix annuels, bonus pour apparaître en tête de gondole, etc. Seuls les plus puissants s'en sortent, les autres meurent très vite, et encore...
Dans le temple, on doit trouver de tout, les commerces de proximité ne pourront survivre face à ce Goliath de la consommation. Des parapharmacies qui chaque année gagnent du terrain sur les pharmacies traditionnelles par exemple. Les grandes enseignes se mettent à vendre des assurances, des forfaits de portables, des vêtements, des fleurs, des comptes en banque par crédit à la conso, des apprentissages conduite auto, etc. Le premier bijoutier de France c'est déjà Leclerc, le premier pêcheur avec une armada de bateaux, c'est Intermarché... Et puis l'essence, ces fameuses stations-services de grande surface qui ont tué des milliers d'emplois : 1 litre sur 2 y est vendu là aujourd'hui, 47 500 stations en 1975 et plus que 18 500 en 1995, on en ferme 500 par an ces temps-ci... On peut se demander si tout ceci est une véritable création de richesses et d'emplois...
Et puis, ces ensembles surpuissants sont extrêmement énergivores : des produits frais importés de l'Espagne, du Maroc, du Chili, etc. Des milliers de kilomètres de camion, d'avion parcourus pour des tomates toute l'année. Des milliers de kilomètres parcourus par les consommateurs en voiture car le manège est pour tout le monde pareil, le chariot vidé dans le coffre une fois par semaine. Etant donné leur emplacement, 85% des ménages y vont en caisse. En zone rurale, les distances moyenne pour les courses sont entre 40 et 50 km parcourus... La grande surface impose ce mode de vie automobile dans des parkings immenses.
Et puis, ces emplois en majorité à temps partiel non choisi, des horaires sur des heures de pointe qui empêchent toute vie sans atteindre un salaire minimum, une précarisation du travail toujours plus grande, surtout des femmes. Des payes au lance-pierre, aucune présence syndicale. Un documentaire récent de France 2 (Les Infiltrés du 28 janvier 2009 ) montrait les conditions de travail dans ces hypermarchés. Ajoutons à ça les pratiques de flicage des vigiles pour espionner, dénoncer et licencier les salariés trop gênants et vous avez le merveilleux tableau de la « création d'emplois » selon la grande surface.
La grande distribution est bien le symbole paroxystique de la société de marché car la plus grande entreprise mondiale et le plus grand employeur privé du monde c'est l'enseigne USA : Wal-Mart. Là-bas, sa puissance est à un tel point que les Wal-Mart redessinent les villes, redéfinissent le montant du SMIC, détruisent les syndicats. Jusqu'à avoir de l'influence sur les échanges mondiaux ou sur la culture populaire par des touches de bigoterie et de famille parfaite de pub. Pratiquant le hard-discount qui participe à la misère des pays du Sud, Wal-Mart par temps de crise se porte à merveille puisque les plus modestes sont obligés d'y faire leurs courses....
Combattre les temples n'est pas chose évidente. Comment ne pas y aller lorsque nos porte-monnaie maigrissent à vue d'oeil ? Sans doute faut-il accepter de payer un peu plus et de retourner dans des boutiques de proximité (si il en reste) en marchant, en cherchant la qualité sans le stack systématique, quitte à limiter ses dépenses de loisir... Même les épiceries qui cachent encore les mêmes enseignes ont de bien meilleurs bilans dans le traitement de ses employés (même si les gérants sont menés au bord de l'épuisement), la consommation d'énergie ou des produits plus locaux. Il y a des alternatives qui se développent aussi pour joindre les consommateurs et les producteurs, court-circuitant ainsi les centrales d'achat mafieuses, les AMAP (Association pour le maintien d'une agriculture paysanne ). Mais l'impact véritable sur les grandes surfaces nécessite une mobilisation générale peu évidente dans les milieux les plus pauvres et les moins informés. L'AMAP reste quand même bobo. Il faut, en fait, une certaine prise de conscience sur ces points névralgiques du système capitaliste de marché car la solution doit être massive et donc politique : des lois contre toutes ces pratiques et en faveur de meilleures, un vrai changement ne se fera qu'à cette dimension collective et législative mais à l'inverse des « solutions pour la libération de la croissance de M. Attali » qui veut multiplier le nombre de grande surface à travers le pays.......

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