Quand l'invasion vient de l'intérieur...




Je pense qu'il faut bien analyser, réfléchir sur les films que l'on regarde, même et peut-être surtout ceux qui ont l'air de n'être que des divertissements sans grande recherche apparente. Ainsi en-est-il du film d'horreur, d'épouvante, un genre souvent relégué en seconde zone, type film d'ados attardés qui kiffent la violence, le slash movie... Ok, c'est souvent une bande de jeunes qui se retrouvent pour le week-end dans une maison isolée, un lieu maléfique ancien théâtre d'un massacre, d'une tragédie sanglante qui va se répéter en évantrant, décapitant, tuant toujours de façon de plus en plus inventive voire délirante le groupe de djeun's archétypaux (cf. « Vendredi 13 », « Evil dead », « Scream », etc.). Mais un bon film d'horreur, c'est surtout une métaphore, certes la plupart du temps à gros traits, de la société, de l'air du temps, d'un message moral ou carrément subversif...

Et dans cette catégorie cinématographique, le message le plus intéressant est porté par le film d'invasion, surtout quand celle-ci commence dans les entrailles de la société. Le maître en la matière c'est George A. Romero avec ses morts-vivants. Sa trilogie des morts, comme on l'appelle, reste le moyen exemplaire de critique de la société, de la politique, des ségrégations des différentes époques de sortie des oeuvres romeriennes (attention rien à voir avec Eric Rhomer, evidemment... ). Car à chaque fois, une ère est dénoncée, critiquée dans ces trois films majeurs du genre : « La Nuit des Morts-Vivants » (1968) où les médias et les politiques mentent et manipulent en écho à l'actualité de la guerre du Vietnam, atrocité gore réelle mais cachée aux Américains, où le héros est un Afro-américain qui se fait finalement tué à la fin par un flic blanc qui le prend pour un zombie en écho aux luttes pour les droits civiques contre la ségrégation des Noirs des années 1960 - « Zombies » (1978) où l'essentiel du film se déroule dans un centre commercial, temple de la société de consommation de masse, et où les morts-vivants ne peuvent réfrener leurs habitudes, leur conditionnement à déambuler dans les rayons garnis, sans réfléchir et, bien sûr, ça rappelle quelque chose – enfin, « Le Jour des Morts-Vivants » (1985) où les survivants sont réfugiés dans une base militaire souterraine peuplée de militaires et de scientifiques, les uns violents, les autres incapables, avec une héroïne qui va révéler la misogynie d'une société d'hommes n'acceptant pas d'être sauvés par une dame émancipée, au point de trahir ce petit monde.

C'est surtout à partir des années 1980 que j'ai commencé à découvrir le film d'épouvante et c'est surtout de cette époque que je retiens les meilleurs films d'invasion, car, c'est dans cette catégorie qu'il y a, à mon sens, le plus de dénonce et de message. Et vraiment quand l'invasion vient de l'intérieur... Il faut donc parler de John Carpenter, génialissime réalisateur de film de série B (voire Z), qui a bien compris cette métaphore cinématographique. Dans « The Thing » (1982), l'envahisseur est une créature qui prend l'apparence de l'être vivant qu'elle ingurgite. Nous sommes dans une base de l'Antarctique, dans une petite communauté de scientifiques américains où le doute s'installe parmi l'équipe, le monstre peut être n'importe lequel d'entre eux. Paranoïa et suspicion, parabole du « on ne peut se fier à personne ». Dans « Fog » (1980), la ville de pêcheurs d'Antonio Bay est envahie par un brouillard venu de la mer portant des fantômes d'un équipage, celui de Blake, trahi par les fondateurs de la ville pour lui voler sa richesse, fortune sur laquelle s'est construite la ville. De là on peut aisément comprendre une métaphore de l'histoire même des USA, construits sur le sang et la richesse des peuples pillés. Une métaphore qu'on retrouve d'ailleurs très souvent dans les romans et les films américains depuis leurs débuts, le retour des fantômes de ceux massacrés par les fondateurs des Etats-Unis. L'un des plus cultes des films du « charpentier » (Carpenter en Anglais) mais aussi l'un des plaus fauchés malheureusement, c'est « Invasion Los Angeles » (1988). Le film commence par la réalité sociale d'un héros qui cherche difficilement du travail (post années Reagan, époque chômage et homeless SDF) et qui va tomber dans un bidonville sur une paire de Rayban qui lui font découvrir une réalité incroyable : Ils sont déjà là, l'invasion a commencé. A travers ces lunettes, il voit la part importante d'humanoïdes extraterrestres camouflés pour l'oeil des humains mais aussi les publicités qui deviennent des ordres tels que « reproduis-toi », « consomme », « obéis », etc. Le film est la métaphore la plus claire du film d'épouvante : le pouvoir a été pris par les Yuppies, les élites aux diplômes de commerce et marketing qui manipulent la population, la domptent et la résistance, la dissension sont nos seules chances. On peut aussi citer « Le Village des Damnés » (1995) où l'image des enfants-roi propres à notre société occidentale en prend un coup avec ces mômes albinos à la naissance mystérieuse qui prennent le contrôle de la ville...

J'aime aussi une autre invasion qui est souvent mal interprétée, à mon avis, c'est celle des « Gremlins » (1984). Joe Dante est un réalisateur doué mais à tendance dissidente qui semble l'avoir grillé avec Hollywood aujourd'hui. Dans son plus gros succès, on sent déjà cette tendance. Certes, le film se termine par un discours très écolo, sur l'irresponsabilité des hommes dans le respect de la nature, il n'est pas prêt, et c'est déjà un message annonciateur de la catastrophe environnementale actuelle. Mais je crois que l'on peut aller plus loin encore dans la métaphore. Le film est aussi une dénonciation sociale. On y voit un ouvrier ancien combattant, raciste et jurant sur les marques étrangères, ou encore une femme avec des enfants dans un détresse financère totale. Dans cette Amérique reaganienne, donc, l'étranger n'est pas le bienvenu, c'est une Amérique aux discours anti-immigration qui foisonnent. Le Mogwaï est l'incarnation de l'étranger, avec un autre langage, une autre culture, des interdits différents mais cruciaux. Le vieil asiatique ne veut pas vendre Guizmo mais c'est son jeune descendant qui va le céder derrière son dos. Mais l'irrespect et l'irresponsabilité commencent dès le début de l'histoire : l'être vivant extraordinaire Mogwaï est traîté comme une marchandise, vendue, offert comme cadeau. Billy le présente à son ami môme qui s'y intéresse quelques instants puis revient à sa BD en 3D au point de ne pas faire attention et lui verser de l'eau dessus. Guizmo se multiplie et le môme en veut un, comme on veut la dernière nouveauté qui sera enviée par les copains... Les nouveaux Mogwaï, la deuxième génération est déjà différente, exigente, ne tolérant pas sa condition, sa boîte trop étroite où ils dorment, le traitement scientifique du prof de sciences naturelles du lycée, on peut même dire qu'ils fonctionnent en gang suivant le chef à la crête blanche. On peut y voir la traduction gremlins de la réalité des immigrés aux States (comme dans tout l'Occident). L'étranger non respecté, caché, déculturé par la culture rouleau compresseur entertainment made in USA, ne supportant pas la soumission de son ainé (Guizmo), et qui à terme devient Gremlins ! La génération suivante est beaucoup plus nombreuse et va mettre la ville à feu et à sang, avec une préférence pour attaquer les notables (la riche femme aux chats qui passent par la fenètre en vol plané), la police (lâche, dans sa voiture qui préfère rentrer au poste), etc. Le vieil asiatique le dit bien à la fin : vous n'êtes pas prêt, vous ne comprenez pas, vous avez encore beaucoup à apprendre... Toute la condescendance occidentale, sa supériorité, sa mission détestable civilisatrice de l'étranger qui reste « un sauvage » est résumée dans les paroles du sage, lui, d'une culture différente mais bien plus ancestrale, pourtant méprisée aux Etats-Unis. Dans le deuxième volet des Gremlins, Dante reprend ces idées mais les pousse plus loin dans la déconnade, le délire hilarant, l'autoparodie du premier, mais appuie sur de nouvelles dénonces, sans en avoir l'air : la technologie, la hiérarchie, le mythe du rêve américain et du self made man, la science sans conscience qui fabrique des monstres qui se retourne contre nous, etc. (Au passage, dans les années 1990, Dante a réalisé un téléfilm pour HBO qui est étonnant de lucidité et même annociateur de notre époque post 11 septembre, à voir absolument si vous le trouvez « la deuxième guerre de Secession », terrible critique de la société US, des médias aux politiques... )

Enfin, dernièrement, j'ai pu voir beaucoup de films d'invasion, de morts-vivants notamment. A croire que les années Bush ont relancé la métaphore de « nous devenons tous des zombies, attention ! ». Le très bon remake de « Zombies » justement dans « L'Armée des Morts » de Zack Snyder; « 28 jours plus tard » de Danny Boyle, le retour de Romero avec « Land of the Dead » et même la parodie fandard « Shaun of the dead » de Edgar Wright... L'un des plus dénonçant que j'ai pu voir, c'est une nouvelle reprise de « Body Snatchers » (après les versions de Don Siegel en 56, de Philip Kaufman en 1978 et Abel Ferrara en 1993) avec « Invasion » de Oliver Hirschbiegel, réalisateur allemand de « L'Experience », avec Nicole Kidman et Daniel Craig. L'invasion arrive, microbienne, comme une maladie, puis il suffit que vous dormiez, tout une image de fin de l'éveil et de la conscience, pour que vous devenniez tout autre dans le même corps. Une sorte de mort cérébrale douce, vous devenez un bon soumis, obéissant, sans émotion, sans rebellion. Les « encore éveillés » ne peuvent s'organiser tant tous les liens sociaux ont été détruits par l'individualisme néolibéral. Il faut voir ce combat contre l'endormissement de Nicole, tout un symbole de tout faire pour ne pas que son cerveau ne s'endorme à tout jamais, comme une tentation exquise de ne plus faire fonctionner ses neurones, confort de l'autisme de divertissement poubelle et de consommation à crédit, celui que des millions d'Américains ont choisi (ou subi sans s'en rendre compte) avec les croisades et les magouilles de Bush.

L'invasion vient de l'intérieur. Thème récurrent des films d'horreur, nombreux dans les époques les plus liberticides, les plus graves en carence démocratique. Des films trop vite classés en série B à Z, en teen movies, alors qu'ils ont, pour les meilleurs d'entre eux, une portée de dénonce et de tirage de sonnette d'alarme, afin de nous réveiller, pour que nous ne finissions pas morts-vivants, que nous respections l'autre et la nature... Plutôt bon comme message.

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