La guerre des classes et la guerre des mots

Tout le monde recherche des meilleures conditions de vie. Et pas seulement une simple montée du pouvoir d'achat même si c'est déjà une donnée essentielle du problème. De meilleures conditions de vie c'est aussi par exemple du temps pour vivre, voir ses enfants pour mieux les élever, les éduquer, et également du temps pour soi, donc mieux s'éduquer. De meilleures conditions de vie c'est aussi le cadre de vie, rénovation urbaine, environnement sain, services publics efficaces pour tous. Et, si plus de personnes ont de meilleures conditions de vie, meilleures le seront-elles pour tous. Il fut un temps où le progrès était simplement celui-là, le progrès social et non pas les technologies et autres nanotechnologies aux bienfaits de plus en plus douteux. Et ce progrès social connaissait la croissance, une croissance continue, certes fluctuante mais les conditions de vie de tous s'amélioraient. Il s'agissait des conquêtes sociales. Moins de temps de travail, de meilleures salaires, des droits pour tous les travailleurs, un accès pour tous à la santé, l'éducation, etc. avec, là aussi, un même accès aux améliorations, aux progrès de ces services publics. Aujourd'hui, depuis quelques années, voire décennies, le progrès social est en décroissance. Sa croissance était pourtant le chemin humaniste vers la paix sociale...
Comment ne pas comprendre aujourd'hui que la récession du progrès humain et social qui dure depuis plus de 20 ans est la principale raison de la guerre sociale ? Oserai-je parler d'une relance de la « guerre des classes » ? Et l'un des signes de notre temps est bien de me relire et de constater que ce thème social, je l'aborde avec des termes économiques propres à cette époque de « dictature de la loi du marché », cette loi proche de la loi de la jungle et du darwinisme social où ne survivront que les plus forts ou les privilégiés comme un écrèmage naturel ? « croissance », « récession », « fluctuation »... Avez-vous remarqué que ces termes éco-libéraux sont utilisés dans tous les domaines comme un conditionnement ? Dans notre hygiène de vie par exemple, maintenant nous avons un capital santé qu'il faut développer, rentabiliser, faire fructifier. D'ailleurs, notre personne est devenu un produit qu'il faut savoir vendre sur le marché du travail ou encore, elle devient même une sorte de micro-entreprise qui ne doit pas connaître la crise avec ce nouveau concept anglo-saxon qui arrive en déferlante en France, une abomination appelée « auto-entrepreunariat » où chaque individu deviendra une société soumise plus facilement sur le marché aux lois de la concurrence libre et non faussée.
Tout le monde recherche des meilleures conditions de vie. C'est cette évidence que doit rappeler la grande manifestation du 29 janvier 2009, interprofessionnelle et public-privé. Elle doit exprimer le ras le bol général d'attaques de secteurs sacrés que sont la santé et l'éducation, du foutage de gueule de caisses publiques toujours vides pour le peuple pendant des années et maintenant colossales pour les banques et le sauvetage d'un système qu'on sait tous complètement foireux, de la liquidation de notre système de redistribution et de solidarité (sécu, chomage, retraites) héritée de la Résistance au sortir de la guerre alors que le pays n'a jamais été aussi riche aujoud'hui. Oui, je pense que c'est une guerre qui doit reprendre, une véritable offensive.
Violent, ces termes, vous dites ? La véritable violence n'est-elle pas dans les « analyses » de nos médias, de nos journalistes-stars ? Ceux qui nous chantent continuellement la glorieuse necéssité des « réformes » que les gouvernants mènent avec courage ? Évidemment, pour eux, aucune conséquence sur leur existence de connivences, de pistons, de fric, de réseau. Ils ne sont en orbite au-dessus du peuple. Ils ne se rendent même plus compte que les « soins inéluctables pour notre pays » qu'ils défendent dans leurs éditos, dans leurs débats à sens unique, dans leurs articles d'experts causent des dommages dans la vie (ou la survie) de la masse qu'ils abreuvent pourtant de pédagogie paternaliste et condescendante. Voici quelques échantillons :
« Quel peuple sommes-nous qui dit : oui les réformes sont nécessaires, qui en accepte le principe, mais qui en refuse la réalité » (Jean-Marie Cavada sur les manifs de 1995)
« L’année 2003 sera l’année de la réforme des retraites si longtemps, trop longtemps différée » (Daniel Billalian – France 2 – 13 heures – 9/01/2003)
« Personne ou presque ne conteste la nécessité de revoir ces régimes de retraite. Très déficitaires, souvent hérités d’un autre temps, ils sont, comme on le sait, financés, non par le patronat rapace, mais… par les autres salariés dont les conditions de départ sont bien moins favorables. » (Laurent Joffrin - Libération, 11 septembre 2007).
« Que les choses soient bien claires. Je suis, depuis 1995, favorable à la réforme des régimes spéciaux ainsi qu’à celle de la Sécurité sociale . C’est pourquoi, avec d’autres personnalités de gauche, j’ai soutenu alors le plan Juppé. Que n’avons-nous entendu, y compris ici même, de la part de cette « gauche brasero », composée d’intellos et de bobos bien décidés à résister jusqu’au dernier prolétaire ! Ce n’est donc pas aujourd’hui, quand presque tout le monde a compris le caractère inévitable de cette réforme , que je vais changer d’avis. » (Jacques Julliard - Le Nouvel Observateur, 20 septembre 2007)
« Disons plutôt que le gouvernement ne peut pas perdre. Il n’en a pas le droit. Si comme ses prédécesseurs il cède à la grève, il est condamné à faire de l’immobilisme social dans les cinq ans qui viennent. Au début de tout mandat, il y a une épreuve du feu que le nouveau président doit gagner. » (Franz-Olivier Giesbert - RTL, 2 novembre 2007).
« Ce défi de la rue est-il d’une réelle gravité ? Ou s’agit-il d’un obstacle à contourner en laissant pisser le mérinos ? Réponse : il faut réformer sans faiblesse . Sarkozy fut élu pour cela. Un échec ruinerait d’emblée son quinquennat [...]. C’est, au fond, la vérité sur l’état réel de la Nation qui interdit toute dérobade. » (Claude Imbert - Le Point, 8 novembre 2007)
« Sur la réforme emblématique des régimes spéciaux - la mère de toutes les réformes, le Président n’a d’autre choix que de résister aux oppositions conservatrices et corporatistes . Reculer sur les retraites, aujourd’hui, ce serait caler dramatiquement sur une réforme absolument vitale et se préparer à fléchir sur tout ou presque demain. Ce serait hypothéquer sa volonté et sa capacité à réformer, miner dangereusement sa crédibilité et sa légitimité. Ébranler son autorité. » (Paul Burel - Ouest - France, 12 novembre 2007).
Il y a tout un vocabulaire pour parler des manifs et des grèves dans les médias, une sorte de nouveau langage qui participe aussi à la propagande de la guerre des classes côté puissants et privilégiés. Evidemment il y a le mot « réforme » qui assure dans son intitulé qu'elle est donc l'unique solution, la seule chose à faire, alors qu'elle cache une privatisation, une liquidation totale pas à pas du service public. Mais le journaliste mainstream peut aussi utiliser « modernisation », « ouverture »... Et dans son article devront apparaître aussi les mots « grogne », « pagaille », « prise d'otages », etc. Pas besoin de s'attarder sur les idées cachées derrière ce langage journalistique. Pour connaître tous les termes et traduire convenablement les articles de presse une adresse à consulter d'urgence avant jeudi.
D'ailleurs déjà la presse mainstream évoque le 29 janvier comme le « jeudi noir », un classique, noir comme le mal, la mort, l'anarchie, etc. Alors que pour des embouteillages des vacances, ils utilisent plutôt la couleur rouge. Une autre forme de mépris, de parti pris et de violence contre le peuple alors qu'un sondage annonçait hier que 69% des Français sont favorables à cette manif.
Il est temps de comprendre qu'il s'agit d'un combat et qu'il en a toujours été ainsi. C'est bien une guerre, les plus riches comme Warren Buffett, milliardaire américain l'affirment, eux, très clairement. Alors, après leurs multiples attaques groupées, leurs salves de frappes chirurgicales aux dommages plus que collatéraux, à nous l'offensive !
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