Commandante Roger El Che Rabbit

J’ai bien été épaté par ce scoop apportant un nouveau regard et un message engagé au déjà cultissime « Qui veut la peau de Roger Rabbit » signé Robert Zemeckis. C’était en lisant la préface d’un bouquin fort intéressant intitulé « Propaganda » de Edward Bernays (Zones). L’auteur, mort à plus de 100 ans il y a seulement quelques années, neveu de Freud, est considéré comme l’inventeur des techniques de Relations Publiques, secteur aujourd’hui florissant des moyens d’influencer le public dans ses actions, ses consommations, ses opinions. Il use des écrits psychanalytiques de l’oncle Freud sur le désir et la frustration. Bref une bible dans le domaine de la comm’ et de la pub, etc. Mais là n’est pas le propos.
La préface est écrite par le très bon Normand Baillargeon, philosophe et prof universitaire québécois, auteur de l’indispensable « Petit cours d’autodéfense intellectuelle » (Lux) paru en 2007 et qui écrit souvent dans Siné Hebdo. Le passage qui nous intéresse se trouve page 21. Rappelons d’abord le scénario du film mi-filmé, mi-dessiné. Le détective Eddie Valiant se retrouve, malgré lui et sa haine des toons dont l’un a tué son frère, à déjouer le complot du juge Demort pour détruire Toonville. Mais c’est surtout la stratégie du juge, aidé de ses fouines, qui est à retenir ici. Demort rachète la compagnie des vieux tramways rouges avant de récupérer par magouille la propriété de Toonville depuis la mort de Marvin Acme. L’idée folle du diabolique juge, qui est en fait un toon maléfique, est de créer la première autoroute développant ainsi la voiture, transport individuel et individualiste de l’homme pressé, qui n’a pas le temps de regarder, de contempler, de simplement témoigner de la disparition de la ville des êtres irrésistibles que sont les toons.
Idée folle, hein ?! Ben pas tellement en fait. Normand Baillargeon évoque un scandale qui résonne étrangement. Le tramway a disparu des villes américaines dans les années 1950 alors que pourtant commode, sûr, écologique, collectif, convivial. Et il fut révélé dans les années 1960 qu’il s’agissait d’un vrai complot pour lancer l’automobile, élément essentiel et indispensable de la panoplie de l’homme moderne, pas moyen de faire autrement. Dans les années 1920, General Motors, Firestone et Standard Oil de Californie créent une entreprise écran, la National Citylines qui va racheter et contrôler les compagnies de tramways de dizaines de grandes villes US : NY, LA, Philadelphie, etc. Ensuite, grand démantèlement et remplacement par des autobus conçus par… General Motors, Firestone et Standard Oil… Puis, les trois comploteurs font du lobby pour la création d’autoroutes avec une nouvelle société écran, la National Highway Users. Il faut attendre 1959 pour que le scandale soit révélé, puis traduction en justice, puis reconnues coupables pour une amende de … 5 000 dollars. Dingue, non ?!
Le juge Demort, lui, finira fondu par la trempette car heureusement Roger El Che Rabbit fait la loi chez Zemeckis. Ce qui permet une autre lecture du chef d’œuvre de pellicule et de gouache. C’est la revanche des Anormaux, des exclus, des archaïques que défend le film. En effet, Eddie Valiant est un détective privé fini, poussiéreux et alcoolique, qui resquille le tram’ justement en donnant une clope à des mômes (!) ; les alliés humains de Rabbit sont des piliers de bar au chômage, des serveuses sous-payées, etc. Ils sont battus, humiliés, démoralisés face à un monde qui change trop vite, face au progrès vers le « tout fric ». Hollywood devient une machine industrielle à faire du film marchandise nous dit Marroon au début du film. « Qui veut la peau de Roger Rabbit », c’est la revanche du petit peuple majoritaire rejeté, surtout à l’image des toons, le toon, métaphore du marginal, du pas politiquement correct tel le bébé Herman obsédé sexuel et fumeur de cigares, du rêveur libertaire tel Roger qui ne fera pas d’étoiles autour de sa tête à la demande après avoir reçu un frigo en plein tournage. Le toon est le maintenu dans son ghetto, Toonville, autorisé à en sortir pour venir travailler, tel le juif de l’Allemagne des années 1930, le Noir des USA de la ségrégation et de l’apartheid ou le Palestinien aujourd’hui entouré de mur et de checkpoints…
Le véritable happy end est total suite à l’encre facétieuse de Acme utilisée pour son testament comme la dernière signature du dernier rêveur créateur de spectacle, amoureux d’une toon, Jessica Rabbit. On peut relire de nombreux Zemeckis dans cette optique : la période dorée de redistributions et de new Deal des années 1950 mise en contraste avec les années 1980 de vache maigre néolibérale de Reagan (Retour vers le futur), le vrai visage de tueur des notables de nos villes (Apparences), ou encore le vraie goût de la liberté et de la vie sans possession ni obligation après avoir vécu la vraie solitude sociale et affective (Seul au Monde). Bref j’adore ce réalisateur,… Encore plus…
NB : travail plus abouti sur ce film dans le livre en ligne « la lettre volante » :
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