Un Dobermann devenu caniche

Ce n'est pas un scoop, le cinéma français est en crise. En fait les coûts de production sont devenus énormes. C'est ce que nous expliquait Carlos Pardo en 2003 (cf. Manière de voir n°96 « Fabrique du Conformisme » p.24) en donnant l'origine de cette montée des coûts jusqu'à l'extravagant. C'est dû à l'explosion du « dessus des lignes ». Il s'agit en fait des postes des comédiens, des producteurs, des scénaristes et des réalisateurs. Pascal Thomas, alors président de la Société des réalisateurs de films, dit : « Par vanité, nos acteurs calquent leurs prix sur ceux que pratiquent des stars internationales comme Julia Roberts ou Bruce Willis, dont la simple présence assure le succès planétaire des films. ». Le Dessus de Ligne, et en particulier le Casting principal, acquiert donc un pouvoir sur tout, presque dictatorial sur la conception des films par des exigences de plus en plus énormes. Tout juste si le film dont ils ne sont que des ingrédients certes importants, ne devient pas LEUR film à eux tout seul selon leur niveau de « pipolitude ».
Ceci est une bonne intro pour évoquer Vincent Cassel et tout spécialement cet entretien accordé à Télérama la semaine dernière autour du film « Mesrine, l'instinct de mort » (interview encore lisible sur le site de l'hebdo ). Car l'entretien commence très fort avec cette réponse qui ne cesse de résonner dans ma tête depuis : « Le plus important, et la raison pour laquelle j'ai quitté temporairement le projet, dont le scénario de départ ne me convenait pas, c'était de ne pas ériger Mesrine en héros. ». Car voilà bien le règne du dessus des lignes people et « star » ainsi révélé sans aucun scrupule, sans aucune retenue. Le nom de Vincent Cassel est l'assurance des producteurs d'un argent facile, l'effet acteur « bankable ». Son simple nom sur l'affiche fera venir déjà un paquet de gens voir le long métrage. Mais là on atteint tout de même une extrêmité, voire une abérration. Fort de ce pouvoir sur la production et l'avenir du film, Cassel prend en otage tout le reste de l'équipe en chômage technique (réal, technos, autres acteurs et figu, etc.) pour imposer sa vision du film sur toute la création, l'écriture qui ont dû représenter des années de boulot vers une idée artistique, vers un message, une problématique, un questionnement... Non, Vincent veut une version plus édulcorée de cette histoire passionnante qu'est celle de Mesrine, et à comprendre sa réponse, une version politiquement correcte. L'acteur ne veut pas prendre le risque de faire passer Mesrine pour un héros. Héros de toute façon, il est, mais on comprend, surtout pas un héros positif. Je ne dis pas que les acteurs doivent être des outils sans âme ni conscience. Je conçois les apports qu'ils peuvent représenter sur un film, le dialogue et l'écoute entre réal et comédiens sur le tournage. Mais là, Cassel impose par des moyens drastiques, voire violent (genre « vous faîtes pas comme je veux, ben je me casse alors et vous êtes bien dans la merde ») la vision, le ton, l'axe du film, bref le tout de l'oeuvre qu'il veut moins polémique, moins coup de poing. Mais, putain, Vince, le meilleur du cinéma ce sont les films coup de poing, les films qui secouent les trônes des puissants et chie sur les bégonias des conservateurs... M. Cassel-Bellucci peut être fier de sa connerie intégrée. Le pouvoir des acteurs-stars bankable va donc jusque là. Casser l'oeuvre d'un réal intéressant juqu'à ce film, Jean-François Richet, qui avait d'abord commis les très dérangeants et vrais « Etat des Lieux » (1995) et « ma 6-T va crack-er » sur la vie des banlieues poudrières ou encore le très bon remake de Carpenter « Assaut sur le central 13 », hommage tourné aux States aux séries B du maître Charpentier et de ses élèves... Bientôt, l'esthetique cinématographique se résumera au casting de stars.
Car si aujourd'hui cet effet « dessus de ligne » en vient à parasiter et détruire la vision des réels créateurs de films, depuis quelques années il a fait donc aussi exploser les budgets des films. Là aussi, Mesrine-Cassel concorde idéalement à cette réalité. Dans l'excellent mensuel CQFD du 15 octobre (site officiel, journal qu'il faut soutenir en s'abonnant 22 euros pour un an pour éviter qu'il disparaisse), on peut lire en page 2 un article sur le film et on en apprend de belles. La boîte d'édition de CQFD, le Chien Rouge, avait, il y a quelques années, réédité l'autobio de Mesrine « l'Instinct de Mort » avec droits réservés pour la famille. Mais la famille avait fait tout de même un procès en prétextant un souvenir douloureux qu'elle voulait enterrer. La famille perd. Affaire classée. Mais qu'elle n'est pas la surprise de Chien Rouge en voyant la déferlante Mesrine en milliers de produits dérivés (livres par dizaines, une de Libé ou France-Soir d'hier, affiches placardées dans tout le pays, etc..). La douleur des enfants Mesrine est oubliée alors? Il faut dire que les 300 000 euros que la boîte de prod du film, la Petite Reine de Thomas Langmann, leur a déboursé efface tout picotement dans le port d'un nom de bandit. Flammarion réédite le bouquin maudit, encore de la thune dans l'escarcelle des descendants... Sinon, les cachets sont à l'image de l'effet « dessus de ligne » : La Petite Reine paye 350 000 euros pour le réal, 135 000 pour le scénariste mais gagne plus de 4 millions grâce à la participation de Canal Plus, M6 et Universal pour les droits de diffusion. Et combien pour le Doberman devenu Caniche, Vincent Cassel? 720 000 euros. Plus du double du réalisateur. A ce prix-là en prime il vous fait chier dans le contenu, le final du film, vous bousille l'impact de l'oeuvre par une bonne prise d'otage du tournage, vous lessive le scénar, fait passer le film de la balle traçante au suppo avant d'aller dormir.
Le reste de l'interview contient aussi du collector. Il y a les attaques en règle de Besson et Kassovitz sur les navets dont ils sont responsables pour pouvoir faire des films plus perso. Critiquer les deux réalisateurs plus que le système devient presque une vengeance personnelle... Ininteressant et syndrome je me prends pas pour de la merde. Telerama appelle ça de la gouaille... Mais c'est à la fin où Cassel se révèle vraiment être un artiste désintéressé et dévoué à l'art du 7ème nom. On lui parle des échecs cuisants de « Blueberry » ou « Sa Majesté Minor » et il a cette réponse pleine de sagesse : « Il ne faudrait tout de même pas que je fasse trop de bides aussi chers qui se cassent la gueule, c'est mauvais pour ma crédibilité financière ! ». Je crois, Vince, que financièrment tu es définitivement crédible avec ¾ de millions d'euros pour ton dernier film, mais tu as perdu de la crédibilité intellectuelle et artistique... Le caniche à sa mèmère la caillasse... Souviens-toi les clips d'Assassin ou le dynamité Dobermann avant de tourner avec Claude Zidi dans le prochain Astérix chez les Chtis...
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