Modèles d'intégration?

Il n'y rien de plus énervant que ces numéros spéciaux de nos chers hebdos de propagande comme Nouvel Obs, Express ou le Point sur les « intégrations réussies ». Ces suites de portraits de jeunes issus de l'immigration devenus des « modèles d'intégration » puisque ayant réussi économiquement. Ils sont PDG, entrepreneurs créatifs aux gros profits, artistes aux gros cachets, sportifs aux gros sponsors, hauts fonctionnaires, scientifiques de haut vol, etc. Le plus navrant est de voir des rappers proposer des clips entiers de ces visages de parvenus, arrivistes souvent richissimes comme réponse au racisme et à la stigmatisation des minorités, des populations des quartiers difficiles (cf. un des derniers clips de Kery James « Banlieusards »... ). Finalement l'argumentaire présenté est le même que celui de Sarko avec ses alibis au gouvernement que sont Rachida Dati ou Rama Yade. Car c'est bien à double tranchant cette soi-diant réponse à la xénophobie. Car dans tous les cas, elle condamne ceux qui ont échoué, qui n'y sont pas parvenu, ceux qui ont mal tourné, et forcément, on ne peut ignorer qu'ils sont la majorité, souvent victimes d'une situation injuste, biaisée, pipée dès le départ, qui ne fait que se compliquer face aux préjugés et à la discrimination. Non, je ne pense pas que la réussite d'une pincée doit s'étaler comme un argument fort. Encore heureux qu'il y en est qui réussissent mais montrés vistorieusement comme des modèles sous les projos, ils cachent la réalité, celle qu'il faut combattre, dénoncer surtout, car elle comporte des raisons nées dans l'injustice et le racisme séculaire.
Voilà pourquoi je soutiens et approuve cette initiative collective intitulée « Nous ne sommes pas des modèles d'intégration » dont le texte explicatif est paru malheureusement uniquement dans des publications plus confidentielles. Leur réponse a cette manie d'associer intégration réussie à réussite sociale et économique est excellente et intélligente, car elle n'oublie pas que ce phénomène terrible donne plus aux racistes d'exemples (exception qui confirme la règle) qu'ils ne leur en prend et que ces « grands arbres magnifiés cachent une forêt bien plus immense ». Une réflexion s'impose autour de la notion d'intégration qui devient trop facilement celle d'une mission néocoloniale de « civiliser le sauvage ». De nombreux exemples sont aussi des modèles d'intégration dans l'échec, le ratage et même quand ils prennent le mauvais chemin. On sous-entend trop dans ce concept d'intégration une supériorité de la civilisation occidentale, avec ses Lumières et sa démocratie. Or, même cette « civilisation soi-disant supérieure » est à remettre en question lorsque l'on voit notre culture se dissoudre dans une logique de consommation de masse, de divertissement insipide et abrutissant, de tyrannie d'émotionnels sans plus aucune raison ni temps de réflexion. Le costume de l'intégration réussie est devenu le complet costume-cravate Armani ou Smalto, look trader, pensée blin-bling limitée, je suis ce que je possède, je possède le kit signes extérieurs de richesse et de bonheur préfabriqué...
Voici le texte et ses signatures (où on retrouve un rapper du groupe géniallissime La Rumeur, preuve que tous ne sont heureusement pas dans cette philo blingbling) :
« Nous ne sommes pas des modèles d’intégration »
Par Collectif
Le ministère de l’Immigration, de l’Intégration et de l’Identité Nationale vient tout juste de créer, par arrêté, un « prix de l’intégration » (3000 euros de « gratification financière ») en vue de le décerner à ceux « ayant accompli un parcours personnel d’intégration ayant une valeur d’exemplarité de par son implication dans la vie économique, sociale, associative, civique, environnementale, culturelle ou sportive » (Arrêté du 16 juin 2008, NOR : IMIK0814398A : JO, 26 juin).
Nous refusons, par avance, ce type de distinction qui n’est pas sans rappeler la figure coloniale de « l’évolué », chargé d’assurer la médiation entre les « civilisateurs » et la masse indigène à « civiliser ».
Le fait même que ce prix soit attribué « sans condition de candidature » montre bien qu’il s’agit là d’un rôle qu’on nous fait tenir à notre corps défendant.
Nous, issu-e-s de l’immigration postcoloniale, des quartiers dits « sensibles », descendant-e-s d’esclaves, refusons que soient instrumentalisés nos parcours personnels, nos réussites scolaires, sociales ou professionnelles, ou encore notre maîtrise de la langue française et de la culture « légitime », en vue de mieux stigmatiser ceux des nôtres qui ont pris d’autres chemins relevant moins de « la bonne intégration ».
Nous, les « miraculé-e-s », ne voulons pas cautionner le « modèle français d’intégration » fondé sur un illusoire « quand on veut, on peut » : notre propre expérience, comme celles de nos proches, nous montre que nombreux sont les nôtres qui veulent, et ne font pas que vouloir, qui font (et plutôt deux fois plus que les autres) mais nepeuvent pas abattre seuls le mur d’une discrimination systémique (à l’emploi, au logement, etc.) et n’ont peut-être pas eu, comme nous, la chance de pouvoir profiter d’une des rares brèches de ce mur.
Par ailleurs, notre réussite ne tombe pas sous le sens, elle n’est que tolérée. Cette réussite est soumise, plus que pour d’autres, à l’excellence : nos parcours, et ceux des nôtres, nous montrent combien nous n’avons pas le droit à l’erreur et il suffit du moindre écart, de la moindre faute, pour nous voir ramené-e-s à « nos origines ». Et lorsque une « anomalie » entache le parcours d’un des nôtres, elle n’est pas jugée comme purement individuelle, comme pour d’autres, mais sert, trop souvent, à jeter le discrédit sur toute une communauté (ethnique ou religieuse).
A contrario, nous refusons de servir de modèle ou de norme.
Nous, non-croyant-e-s, peu ou pas pratiquant-e-s, pratiquantes non-voilées, refusons le rôle que l’on veut nous faire endosser de bon-ne-s Arabes, de bon-ne-s musulman-e-s ou de bon-ne-s Noir-e-s, et de servir de caution à la disqualification des « autres » désigné-e-s comme archaïques, traditionnel-le-s, rétrogrades, identitaires ou communautaires. Nous refusons que cela se fasse en notre nom.
Nous affirmons que le choix de porter le foulard n’est ni plus ni moins respectable que celui de ne pas le porter. Il en va de même pour ce qui est de manger du porc ou de ne pas en manger, et un mariage mixte n’est, à nos yeux, ni plus ni moins moderne ou progressiste qu’un mariage « entre pairs ».
Nos modes de vies sont le fruit de nos choix, de déterminismes sociaux et/ou de hasards. Ces options sont les nôtres et en aucun cas des modèles généralisables et imposables à tou-te-s, sous peine de stigmatisation.
Contre ceux qui cherchent à nous diviser, nous nous solidarisons avec nos frères et nos soeurs, ami-e-s ou voisin-e-s, qui assument d’autres choix que les nôtres.
Nous ne sommes pas à vendre. Et s’il existe un prix à payer afin d’obtenir notre respect, il ne s’agit ni de ces 3000 euros, ni de médailles en chocolat mais, notamment, de la mise en place d’une véritable politique publique (assortie de moyens conséquents) contre les discriminations qui existent massivement que ce soit à l’embauche, au logement, dans l’accès aux loisirs, dans les médias, dans la représentation politique, dans les pratiques policières ou judiciaires. Le prix de notre respect inclut également, et entre autres, la dissolution du ministère de l’Identité Nationale, l’abrogation de la loi du 15 mars 2004 dite « anti-foulard », l’abrogation totale de la double peine, la reconnaissance du passé colonial, l’arrêt des incessantes campagnes racistes et islamophobes ainsi que la régularisation de tou-te-s les sans-papiers.
À ceux qui estiment que c’est trop cher payé, nous répondons que ce prix n’est que celui qu’attend n’importe quel citoyen ordinaire pour pouvoir se reconnaître dans une République qui prétend avoir pour fondement la liberté, l’égalité et la fraternité, et nous les prions de s’interroger, de leur côté, sur le prix qu’ils nous demandent, à nous, de payer (la rupture avec les nôtres et la collaboration avec le statu quo inégalitaire) pour avoir droit à la reconnaissance sociale.
BOUALI Naïma, D.I.S. Chirurgie Pédiatrique
BOUAMAMA Saïd, sociologue et militant associatif
CONFIANT Raphaël, écrivain, Martinique
DAHMANI Fatiha, enseignante/auteur
DEMIATI Nasser, chargé d’enseignement en sociologie à l’université d’Evry Val-d’essonne
DIAS Saidou, Ministère des Affaires Populaires
GABAROUM Laurent, cadre commercial Renault
GAUDIER AGBALE Christophe, architecte, urbaniste, sinologue
HAME, La Rumeur
ID YASSINE Rachid, doctorant de sociologie
KREFA Abir, enseignante de sociologie à l’université d’Aix-Marseille 1
CHURCHILL Saïda, comédienne
MAGLIANI-BELKACEM Stella, chargée de médiation culturelle
ZOUGGARI Najate, chef d’édition de la revue Mouvements
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