lundi 22 décembre 2008

Portrait au chatardland : Robert Mugabe


Le président du Zimbabwe l’a dit et même clamé au monde entier : « Je ne me rendrais jamais et ce pays m’appartient » . Dans le genre mégalo au plus haut point, il faut tout de même le faire. Comment un homme peut-il encore se croire propriétaire d’un pays qu’il détruit, qu’il pille, qu’il affame depuis presque 30 ans de nos jours ? Retraçons donc l’itinéraire de M. Mugabe…

Il est né en 1924 à Zimba et fait partie de l’ethnie dominante shona du pays, à l’époque colonie britannique, la Rhodésie du Sud. D’où sa réputation d’homme du peuple. Champion des diplômes académiques (sept en tout), Robert est cultivé et fait partie du coup d’une certaine élite intellectuelle africaine. Il se dit lui-même diplômé en violence car il devient guérillero luttant pour l’indépendance de son pays parmi les combattants d’extrême gauche. Au sein du ZANU (Union Nationale Africaine du Zimbabwe), parti à branche militaire dans les années 1960, qui se réclame du marxisme-léninisme, Mugabe se fait sa place et participe à la lutte. En fait, la lutte se faisait dans l’union des ethnies shona et ndébélé au départ mais une scission va provoquer deux partis qui aiment se taper aussi sur la gueule, le ZANU et le ZAPU (Union du Peuple Africain de Zimbabwe) de Joseph Nkomo. Premières nuances conséquentes, premières luttes intestines avec les autres leaders suivant leur sang et leur fondamentalisme.

En 1980, les Blancs accordent enfin l’indépendance au Zimbabwe mais sous condition d’accords de Lancaster House qui donnent certains avantages aux toubabs notamment 20 sièges réservés au Parlement aux visages pâles et des protections pour les 5000 fermiers blancs qui détiennent la quasi-totalité de la production agricole, ainsi que les puissants groupes étrangers qui tiennent 80% de l’économie nationale. Alors, ZANU triomphe dans les urnes. Mugabe devient le premier ministre. Tout s’annonce pour le mieux, le pays africain est alors considéré comme le grenier à blé du continent (il y a des routes, des chemins de fer, des cultures riches de fruits tropicaux et autres, du maïs, de l’or, du platine, de l’amiante, du chrome, etc.)… En 1983 tout part en couille dans une guerre civile sur fond ethnique, la bombe à retardement shona/ndébélé vient d’éclater. On estime à 10 000 morts le bilan, surtout dans l’ethnie minoritaire bien-sûr… Mugabe en profite pour créer une garde rapprochée redoutable, effrayante : la 5ème Brigade composée de brutes venues de Corée du Nord pour exécuter. Le baptême du 1er massacre pour Robert, un dictateur sans pitié se découvre. En 1987, abolition du poste de Premier ministre, seulement un président aux commandes et ce sera Mugabe. Fin des 20 sièges des Blancs.

1990, le ZANU après avoir mangé le ZAPU devient le parti unique. Il accorde l’asile à son pote brutal tyran éthiopien Mengistu. Dans le début des années 1990, au cours d’une sécheresse terrible, son gouvernement va vendre en s’en mettant plein les fouilles les stocks nationaux de céréales. En 1997, le Zimbabwe s’implique dans la guerre des Grands Lacs en s’associant au Congo de Kabila avec l’Angola et la Namibie face à la rébellion soutenue par l’Ouganda et le Rwanda… Bref 20 000 hommes envoyés mais surtout des combines fructueuses avec le Congo puisqu’il récupère des billes dans les mines de Cobalt et le trafic de diamants. Doris Lessing, célèbre écrivain Nobel 2007 et qui a vécu en Rhodésie lors de sa jeunesse signait un long texte de tristesse face au devenir du Zimbabwe dans le Monde Diplomatique. Elle signalait l’exemple du livre, si prisé dans les villages où l’on a tous appris à lire dans les premières années de l’indépendance dans un souffle marxiste, qui en 2000 coûtait plus, en Livre de Poche pourtant, que le salaire mensuel moyen. Quand la culture devient inaccessible, l’heure est grave.

Et les années 2000 ne seront guère mieux, les superlatifs vont même manquer. C’est du lourd. Car on sait que Mugabe a une jalousie maladive de Mandela, héros de l’Afrique libre. Il veut être le grand dirigeant du continent noir et porter la fierté noire, peu importe le coût. Et le coût sera lourd, une fois de plus, pour son pays. Il va instrumentaliser une réforme agraire pour redistribuer les terres des Blancs aux Noirs. Une idée noble sur le papier mais qui va devenir un chaos de haine, de racisme hypertrophié, une guerre violente qui va jeter dans le précipice un peuple qui y était déjà au bord. Et ne croyez pas que au final les terres vont être redistribuées aux plus pauvres, non, c’est encore le clan autour du président qui se sera servi le mieux, permettant d’acheter les hauts militaires, bref l’armée dans la poche. Et puis, le chômage explose, des milliers de pauvres malheureux dans toutes les villes du Zimbabwe. 2005, Mugabe de plus en plus barge lance le « Murambatsvina » ou « nettoyer les ordures » en shona. Le pouvoir exproprie des milliers de personnes du peuple par la destruction de leur maison… Détruites par eux-mêmes s’ils ne veulent pas en plus avoir une amende, du gros délire ! Pourquoi ? Parce que Mugabe a décidé de contrer l’exode rural de front en obligeant les gens à retourner dans les campagnes. Une résolution trash d’un problème complexe qui va mettre des milliers de gens dans la rue. Déambulent maintenant autant de chômeurs que de SDF. Car comment retourner dans les campagnes quand les terres maintenant ont été redistribuées à d’autres que les plus pauvres ? Du Brazil comme dans le film mais en Afrique, on n’en sort pas.

A tous ces problèmes il faut ajouter le SIDA qui touche ¼ des adultes, la déscolarisation des enfants sans logement, la famine qui atteint des proportions inouïes ces derniers jours. De 1985 à 2005, l’espérance de vie au Zimbabwe a chuté de 20 ans ! L’armée corrompue comme il faut ne bougera pas le tyran mégalo qui, en plus, réarme ses hommes en achetant du matos à la Chine. Il faut dire que l’intervention en Irak des USA pour, officiellement, déloger le despote Hussein n’a pas mis en confiance le Robert. Et si les menaces de Colin Powell en 2003 devenaient réalité… La guerre contre les Blancs en 2000 lui a fait perdre du capital dans son économie. On retrouve quand même pour ce qui est de la France les grands habitués de la Françafrique Bolloré, Total, Lafarge, etc. Mais le Mugabe est dans le collimateur et ses biens sont gelés dans pas mal de pays (UE, USA, Australie et même dernièrement en Suisse). Fin des aides internationales depuis 1999. Mort de pratiquement toutes les productions. Et le plus incroyable une inflation qui en juillet dernier atteignait le taux annuel de 231 millions de % !.

Bientôt 30 ans de règne ! Quel bilan, quel résultat à l’arrivée… Un pays à terre, 6 pieds sous terre diront certains. Il faut sauver le Zimbabwe, si prometteur pays chanté par Bob Marley. Ne pas fêter ces tristes trente années en 2010 de tyrannie de Mugabe. Les élections de cette année ont été une blague mais sanglante. Encore des massacres. Le représentant de l’opposition pourtant gagnant, menacé, s’est réfugié aux Pays-Bas. Un peuple sans liberté, sans droit, sans toit, malade et réprimé, meurt de faim dans le village monde…

mardi 16 décembre 2008

Dernières lectures 12/2008



Il y a des bouquins qui apportent des éclairages qui valent tous les documentaires et les émissions spéciales. Et même si il s'agit de romans, de fictions, la portée peut tout de même être énorme. Ainsi sur le développement de l'intégrisme islamiste jusqu'à ce choc des civilisations, invention effrayante d'un face à face Occident/islam nous pendant aux nez, un livre comme « Warda » de Sonallah Ibrahim (Actes Sud) nous dévoile les raisons de l'évolution de cette branche dure musulmane pour arriver à notre actualité. Un écrivain égyptien retourne sur les lieux de sa jeunesse politique. Il veut partir à la recherche de cette fille qu'il tient dans un souvenir et un amour sublimé. Cette femme devenue guerillera dans la lutte armée au Yemen du Sud et qui deviendra légende, sorte de Guevara au féminin, symbole du combat pour la lberté, pourl'égalité, pour ses droits. Cette femme devenue Warda. Mais nul ne connaît vraiment la fin de Warda, si fin il y a. Cette quête devient enquête, difficile, par petits bouts de journaux intimes retrouvés au fil du parcours, et parfois même dangereuse car bien des personnes de pouvoir ne veulent pas que soit déterrés l'histoire de cette combattante gauchiste radicale... Quant au narrateur héros, retrouvera-t-il son amour de toujours, intact et toujours ardent, ou devra-t-il en faire le seuil ?...

Au delà de cette histoire romantico-romanesque qui nous captive jusqu'à la fin, le roman s'inscrit dans tous les faits historiques qui font la région allant de l'Egypte au Yemen en passant par l'Arabie saoudite et l'Iran dans les années 1960-1970. On découvre (pour ceux qui comme moi ne le savait pas vraiment) un véritable vivier de gauche, une source abondante d'idéalistes aux idées progressistes pour la société, de la lutte des classes à la lutte des sexes, de la liberté d'espression à la liberté de tous les droits de l'homme. Dans une actualité alors brûlante et insaisissable de l'époque, tout peut basculer entre les tyran type Chah d'Iran, les républiques islamiques ou les républiques démocratiques du peuple. On voit cette réalité historique au début du très bon « Persépolis » aussi de Marjane Satrapi. Mais ce qui va tout décider d'un avenir violent et de poudrière actuelle, c'est la guerre froide. L'Occident et ses alliés dans une haine et un combat de basse intensité contre l'URSS va soutenir par des billets et des livraisons décisives d'armes et de matériel et donc, trancher sur l'avenir de tout une région dont on connaît aujourd'hui la fragilité diplomatique, le risque d'un foyer futur de guerre générale. En effet, c'est ce choix politique qui va faire la réussite, la mainmise d'un islam fondamentaliste ou intégriste sur la majorité des gouvernements des pays, opprimer la condition des femmes, détruire toute opposition, etc. De l'Afghanistan à l'Egypte, de l'Irak à Oman... Comment ne pas voir dans ce « fascisme islamiste » comme disent les pseudo-intellos-people un tiers mondiste, deux tiers mondains, le propre monstre créé par l'Occident apprenti sorcier, prêt à tout pour détruire l'émancipation des peuples par des idées de gauche, trop proche des Soviétiques à l'époque. Sans doute, dans une autre trajectoire de l'histoire, les femmes arabes et perses seraient plus proches de l'héroïne Warda, mais écoutons bien, elles sont déjà beaucoup les Warda aujourd'hui en Iran, en Egypte, etc.

Deux bouquins africains ensuite. « Mémoires de porc-épic » de Alain Amabanckou (Points) prix Renaudot 2006. D'actualité car une des meilleures réponses au discours répugnant, insultant, post-colonialiste de Sarkozy à Dakar l'été 2007. Le président faisait dans son discours le portrait d'une Afrique arrêtée dans le temps, donc arrièrée, archaïque, paysanne, etc. Bref, une image d'Epinal d'un continent entier vu comme celui des colons du 19ème siècle, une Afrique coupable de son malheur, oubliées les blessures profondes et non cicatrisées de la colonisation, du commerce esclavagiste triangulaire. En fait, le bouquin nous plonge dans l'imaginaire africain, animiste, panthéiste, dont les morales, les psychologies ont bien plus à voir avec la vision moderne de l'humanité, de l'anthropologie, de l'écologie,etc. Que nos mythes et nos contes à nous. Une découverte d'un pays par son imaginaire, ses croyances et ses visions, par le respect.

Enfin, le costaud « johnny chien méchant » de Emmanuel Dongala (Serpent à plumes mais sans doute plus d'éditions maintenant que sorti au cinoche). Lu avant de savoir qu'un film en était adapté et sortait ces jours-ci. Là, on s'attaque à un autre versant de l'Afrique, celle de la violence la plus brute et pure qu'il soit, celle des enfants-soldats. On se demande jusqu'où le film va adapter le livre qui va loin dans des scènes insoutenables qu'on peine vraiment à imaginer en images... C'est l'histoire de Johnny, 15 ans, cet enfant soldat, qui évolue dans un monde apocalyptique, dans des cercles de mômes tous plus embrigadés les uns que les autres, avec des idées de la société, de la vie complètement dingues, mix de films violents américains avec des envies simples d'enfant, de jouer mais avec des jouets de type Kalachnikov ou M16, de jouer à l'homme, celui qui tue, qui vole, qui viole comme les grands, ceux qui les ont formé après avoir massacrer toute leur famille, comme si c'était ça la vie, l'ordre des choses normales... Bien sûr instrumentalisés dans un faux chaos où la règle de la hiérarchie fragile et pourtant impitoyable sévit, utilisés pour piller, provoquer des mouvements de population, des réfugiés, terroriser, imposer sa loi, faire accéder au pouvoir celui qui manipule toutes ces horreurs. Le livre parvient à ne pas nous submerger dans une réalité difficilement supportable en mélant la narration de Johnny à celle de Laokolé du même âge qui se bat pour survivre avec sa mère et son petit frère. Le combat semble perdu d'avance mais on veut y croire quand elle réussit à se réfugier dans un camp de l'ONU, quand elle parvient à trouver des endroits un peu plus sûrs, comme un village à l'écart qui sera tout de même rasé ou la jungle sauvage où les Blancs s'inquiètent plus et réservent plus de moyens pour sauver les gorilles que les Africains massacrés... Drôle de monde qui se marche sur la tête. On s'accroche à Laokolé pendant tout le bouquin et on ne comprend rien à la psychologie débile, régressive, impitoyable de Johnny. Gardons un espoir jusqu'à la dernière page... Plus qu'un espoir, un soulagement coupable. Un bouquin coup de poing qui fait bien mal au bide mais qui, lui aussi, malheureusement est etrriblement d'actualité avec la même réalité qui se répète au Nord-Kivu en République Démocratique du Congo (RDC)...

jeudi 11 décembre 2008

L'ennemi intérieur, terroriste d'ultra gauche


Ah la fabrique du consentement marche plein tube ces temps-ci. Cette fabrique composée de médias affolés et d’experts spécialistes, qui conçoit l’opinion publique par la manipulation et la peur, celle qu’a si bien décrite Noam Chomsky dans nombreux de ces ouvrages politiques. Alors, après l’intégriste-fondamentaliste-fasciste-islamiste, voici l’anarcho-autonomiste ultragauche anticapitaliste radical antimondialiste libertaire terroriste ! Et, mesdames et messieurs, cette bête de Gévaudan et d’ailleurs est dangereuse, mortelle, pleine de haine aveugle… Le couteau entre les dents, le regard injecté de sang, la chevelure hirsute, comme la célèbre affiche du dangereux bolchévique.
Vous avez suivi cette affaire des caténaires de la SNCF, de ces terroristes de l’ultra gauche arrêtés par les divisions antiterrorisme dans le petit village du plateau des Milles Vaches, Tarnac. L’emballement médiatique est exemplaire autant que le retournement de veste qui en suit à vitesse grand V justement. Des spécialistes de l’extrême gauche ( !?) comme Christophe Bourseiller (France Culture) ou des intellos proche de ces idées (parait-il) comme Michel Onfray (Siné Hebdo) y vont de leurs accusations graves de terrorisme, de passages à des actes bien pires, bientôt, très bientôt. Dans les médias mainstream, c’est la déferlante des enquêtes de daube, avec du fantasme de réseau de terroristes avec un cerveau diabolique et tellement intelligent, avec des « sous-lieutenants », des termes militaires purement rapportés pour faire encore plus trembler dans les chaumières. Ils sont là, France Télévisions les a vus en accompagnant les 150 super flics dans l’opération Taïga, ce 11 novembre 2008, encercler ce village de Tarnac qui abritait sans se douter, petit village de ploucs inconscients, les tueurs de femmes, les égorgeurs de bébés, les sanguinaires 10 jeunes ultra-gauches qui auraient saboté des caténaires de la SNCF depuis des semaines.( émission à écouter de mercredi 10 décembre pour entendre les extraits des reportages avec ces conneries débitées : acte de terrorisme, ils attendaient tapis dans l’ombre, etc. )
4 jours d’interrogatoire, seulement la moitié relachée ensuite, car le terroriste depuis le 911 a droit à un régime spécial, dit vigipirate en France. Seulement 3 sont suspectés de « dégradations de caténaire », mais on veut les faire tomber pour du terrorisme et de l’asso de malfaiteurs. Dans cette action, dont on n’est même pas sûr que ce sont les vrais coupables, il n’y a pas de volonté de tuer, de faire des victimes, seulement de « malveillance » d’après les termes officiels mais c’est une aubaine de relancer le nouvel ennemi intérieur… ( site du comité de soutien de ces habitants d’une terre de résistance ). Depuis les journalistes et les experts ont modifié leur propos, leurs accusations à l’emporte-pièce oubliées, ils sont les premiers à témoigner de cet emballement fou des projecteurs médiatiques sur un pauvre collectif de jeunes révoltés, certes, mais inoffensifs comparés à des maîtres comme Ben Laden ou Bader…
Mais, c’est tout de même une belle aubaine de construire petit à petit ce nouvel ennemi intérieur. En plus des plus naïfs comme les petites vieilles camées au Pernaud (celui de 13H) qui préfèrent ne plus prendre le TGV de peur de mourir dans un attentat sanglant, on anticipe, on contrecarre déjà la révolte populaire de cette crise mondiale financière… Montée des prix, montée du chômage, des licenciements, difficulté dans tous les pays soi-disant riches mais pas pour une minorité… Les dirigeants et les nantis, cette classe de riches et de puissants, cette corporation mafieuse et consanguine, sait que la révolte, l’émeute peut éclater à tout moment, elle serait presque normale, légitime pensent-ils. Ils sont presque étonnés qu’aucun pavé n’ait été lancé dans la vitrine d’une banque. Cette crise financière est une telle preuve non seulement du non-fonctionnement de la société de marché mais aussi des magouilles, des profiteurs de toutes les catastrophes, de tous les effondrements, de toute la pauvreté (endettement hypothécaire des plus modestes aux USA à l’origine de la crise des subprimes). Les « terroristes ultragauche anarcho-autonomes » capturés devant les flashs à Tarnac étaient le moyen de crever l’abcès avant l’irruption du volcan populaire…
Manque de bol, une étincelle est en train de prendre dans leur dos, en Grèce. Déjà les médias s’empressent de réduire la foule de jeunes révoltés affrontant les forces de l’ordre à des anarchistes, une fois de plus, mais ça prend quand même. La fabrique du consentement commencerait-elle enfin à se gripper ? Après tout, chacun ne cesse de le rappeler, la Grèce, n’est-ce pas le berceau de la démocratie, donc l’exemple à suivre pour un nouveau régime, un nouveau concept après celui défaillant de la démocratie représentative. Churchill le disait déjà : « le régime démocratique, le pire des régimes à l’exception de tous les autres » comme une invitation à toujours inventer mieux… Car, en Grèce, depuis la chute du régime des Colonels en 1974, on vit dans une démocratie représentative type, limite trop. En effet, dès le début, le peuple pouvait seulement faire entendre ces exigences par la rue, les conflits sociaux mais à ce moment, les élus et représentants entendaient plus ou moins ces exigences. C’est à partir de 1992 et du traité de Maastricht que les choses vont se gâter. Les élus se prennent alors pour des experts bien supérieurs aux populos, avec un traité comme prétexte, on tourne le dos au peuple, on fait les réformes imposées par Bruxelles. Et c’est bien là, la crise de la démocratie représentative, les représentants une fois dans installés, élus, dans leur mandat, ils font ce qu’ils veulent et au revoir les vraies volontés du peuple… Avec l’arrivée de l’euro, la Grèce va connaître la pire des inflations galopantes de toute l’Union Européenne (UE). Aujourd’hui, c’est Nouvelle Démocratie, parti libéral centre droit, qui est au pouvoir avec le premier ministre Caramanlis mais les changements de formations politiques qui se sont succédées (et ont parfois cohabité) depuis des années n’ont rien vraiment modifié politiquement, aucune différence. Les Grecs sont indifférents aux élections et heureusement pour les chiffres de participation que le vote est obligatoire. Les jeunes Grecs surtout en ont ras-le-bol. Pour eux le chômage atteint 26% contre à peine 10% nationalement. Au printemps 2006, déjà, des manifs étudiantes avaient ébranlées le pays, symbole d’une génération active dont l’avenir est trop sombre, trop bouché. Les jeunes de France doivent aussi répondre comme les Danois, les Espagnols et les Russes, aux jeunes Grecs car en 2006, ceux-ci répondaient déjà en écho aux manifs des Français contre le contrat Première Embauche (CPE). Et prouver ainsi que leur ennemi intérieur n’est pas celui qu’ils fantasment et qui fait peur aux familles autour du poste, non, cet ennemi est intime, un vieil adversaire que l’élite corporatiste et dominante connaît bien, c’est le peuple…

lundi 1 décembre 2008

Commandante Roger El Che Rabbit


J’ai bien été épaté par ce scoop apportant un nouveau regard et un message engagé au déjà cultissime « Qui veut la peau de Roger Rabbit » signé Robert Zemeckis. C’était en lisant la préface d’un bouquin fort intéressant intitulé « Propaganda » de Edward Bernays (Zones). L’auteur, mort à plus de 100 ans il y a seulement quelques années, neveu de Freud, est considéré comme l’inventeur des techniques de Relations Publiques, secteur aujourd’hui florissant des moyens d’influencer le public dans ses actions, ses consommations, ses opinions. Il use des écrits psychanalytiques de l’oncle Freud sur le désir et la frustration. Bref une bible dans le domaine de la comm’ et de la pub, etc. Mais là n’est pas le propos.
La préface est écrite par le très bon Normand Baillargeon, philosophe et prof universitaire québécois, auteur de l’indispensable « Petit cours d’autodéfense intellectuelle » (Lux) paru en 2007 et qui écrit souvent dans Siné Hebdo. Le passage qui nous intéresse se trouve page 21. Rappelons d’abord le scénario du film mi-filmé, mi-dessiné. Le détective Eddie Valiant se retrouve, malgré lui et sa haine des toons dont l’un a tué son frère, à déjouer le complot du juge Demort pour détruire Toonville. Mais c’est surtout la stratégie du juge, aidé de ses fouines, qui est à retenir ici. Demort rachète la compagnie des vieux tramways rouges avant de récupérer par magouille la propriété de Toonville depuis la mort de Marvin Acme. L’idée folle du diabolique juge, qui est en fait un toon maléfique, est de créer la première autoroute développant ainsi la voiture, transport individuel et individualiste de l’homme pressé, qui n’a pas le temps de regarder, de contempler, de simplement témoigner de la disparition de la ville des êtres irrésistibles que sont les toons.
Idée folle, hein ?! Ben pas tellement en fait. Normand Baillargeon évoque un scandale qui résonne étrangement. Le tramway a disparu des villes américaines dans les années 1950 alors que pourtant commode, sûr, écologique, collectif, convivial. Et il fut révélé dans les années 1960 qu’il s’agissait d’un vrai complot pour lancer l’automobile, élément essentiel et indispensable de la panoplie de l’homme moderne, pas moyen de faire autrement. Dans les années 1920, General Motors, Firestone et Standard Oil de Californie créent une entreprise écran, la National Citylines qui va racheter et contrôler les compagnies de tramways de dizaines de grandes villes US : NY, LA, Philadelphie, etc. Ensuite, grand démantèlement et remplacement par des autobus conçus par… General Motors, Firestone et Standard Oil… Puis, les trois comploteurs font du lobby pour la création d’autoroutes avec une nouvelle société écran, la National Highway Users. Il faut attendre 1959 pour que le scandale soit révélé, puis traduction en justice, puis reconnues coupables pour une amende de … 5 000 dollars. Dingue, non ?!
Le juge Demort, lui, finira fondu par la trempette car heureusement Roger El Che Rabbit fait la loi chez Zemeckis. Ce qui permet une autre lecture du chef d’œuvre de pellicule et de gouache. C’est la revanche des Anormaux, des exclus, des archaïques que défend le film. En effet, Eddie Valiant est un détective privé fini, poussiéreux et alcoolique, qui resquille le tram’ justement en donnant une clope à des mômes (!) ; les alliés humains de Rabbit sont des piliers de bar au chômage, des serveuses sous-payées, etc. Ils sont battus, humiliés, démoralisés face à un monde qui change trop vite, face au progrès vers le « tout fric ». Hollywood devient une machine industrielle à faire du film marchandise nous dit Marroon au début du film. « Qui veut la peau de Roger Rabbit », c’est la revanche du petit peuple majoritaire rejeté, surtout à l’image des toons, le toon, métaphore du marginal, du pas politiquement correct tel le bébé Herman obsédé sexuel et fumeur de cigares, du rêveur libertaire tel Roger qui ne fera pas d’étoiles autour de sa tête à la demande après avoir reçu un frigo en plein tournage. Le toon est le maintenu dans son ghetto, Toonville, autorisé à en sortir pour venir travailler, tel le juif de l’Allemagne des années 1930, le Noir des USA de la ségrégation et de l’apartheid ou le Palestinien aujourd’hui entouré de mur et de checkpoints…
Le véritable happy end est total suite à l’encre facétieuse de Acme utilisée pour son testament comme la dernière signature du dernier rêveur créateur de spectacle, amoureux d’une toon, Jessica Rabbit. On peut relire de nombreux Zemeckis dans cette optique : la période dorée de redistributions et de new Deal des années 1950 mise en contraste avec les années 1980 de vache maigre néolibérale de Reagan (Retour vers le futur), le vrai visage de tueur des notables de nos villes (Apparences), ou encore le vraie goût de la liberté et de la vie sans possession ni obligation après avoir vécu la vraie solitude sociale et affective (Seul au Monde). Bref j’adore ce réalisateur,… Encore plus…

NB : travail plus abouti sur ce film dans le livre en ligne « la lettre volante » :

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